Barth à bas (Interview)

Avec le très réussi Cuchillo, le jeune rouennais ouvre les portes d’un monde légèrement déjanté, a la fois empli de mystères et d’une solide dose d’humour. Mais la personne est tout aussi prompte à pratiquer l’autodérision que le musicien. En somme, Barth est un musicien bourré de talent qui ne se prend pas la tête. Rencontre haute en couleurs (et bonne humeur) à l’occasion de la sortie de son nouvel album.

42765-cuchillo-sam-10242009-2207

Question : Je te préviens mes interviews, c’est le bordel ! Je saute beaucoup du coq à l’âne…
Barth : Alors moi, je suis quelqu’un de très organisé, alors j’espère que ça va être quand même stable et structuré. Parce que je suis limite anal, comme garçon.

Q : Justement, je voulais te poser la question – ça tombe bien que tu abordes le sujet. Avec tous les petits détails qu’il y a dans l’album, la finesse des arrangements, je me demandais si tu n’étais pas un peu perfectionniste, voire psychorigide…
B. : Ah, tu trouves que ça fait un peu – ah, eh bien, c’est un album de psychorigide, écoute. C’est ce que je lis un peu partout.

Q : Ah oui ?
B. : Non. Enfin, je me fais bien chier pour que ce soit assez précis.

Q : Est-ce que tu peux aller très loin, dans le sens où tu peux mettre des années avant de finir une chanson ?
B. : Non. Il y a plusieurs écoles, mais moi je sais que quand un morceau est fini, il est fini. Je n’y reviens plus. En revanche, l’arrangement fait partie de la finition de l’album, c’est-à-dire qu’il n’y a pas que quand j’ai fini les paroles, la structure du morceau, que je considère le morceau fini. S’il n’y a pas cette petite accroche de violons, de trompettes, ou de l’instrument qui me vient à ce moment-là, pour moi le morceau n’est pas encore fini.

Q : C’est toi qui écrit absolument tout ?
B. : Oui, sauf les arrangements violons. Je les bosse avec un excellent arrangeur qui s’appelle Christophe Boissière, un français. Et on peaufine tout ça en général deux mois avant de rentrer en studio pour que ce soit écrit à la virgule près. Il faut être organisé, pas que parce qu’on est anaux, mais parce que ça coûte une fortune de faire des enregistrements. Pour avoir un ordre d’idée, ça vaut dix mille euros pour trois heures. Donc tu ne peux pas te permettre en pleine session de perdre vingt minutes parce qu’il manque un coda.

Q : Donc tu ne peux pas y aller ‘à la fraîche’.
B. : Avec les cordes, tu ne peux pas, à moins d’avoir des budgets comme les Rolling Stones, où les mecs peuvent se permettre d’avoir le Philharmonique de Londres pour trois jours. Et encore, même eux ils ont des sessions assez pointues. Alors mieux vaut travailler avec les bonnes personnes. Par exemple, l’Urban Soul Orchestra, avec qui je bosse en Angleterre, c’est un super ensemble. Et ils sont tous très bons.. Il faut être hyper organisé pour se mettre à leur niveau.

Q : Cela crée un challenge qui fait du bien, non ?
B. : Oui, c’est super. En plus, les sessions de violons viennent toujours à la fin d’un album, alors c’est un peu une délivrance. Et en même temps, c’est carrément excitant, parce qu’il y a une tension nerveuse… Enfin, c’est surtout Mike, le producteur, qui en chie. Pour moi c’est peinard, j’ai fait mon boulot deux mois avant. Mais c’est agréable, justement, d’être un peu en retrait.

Q : Est-ce que ça t’arrive d’avoir des idées à la fin de ces enregistrements, et de te dire ‘merde, j’aurais du faire ça’ ?
B. : Non. Pour moi, quand c’est fait, c’est fait. Je ne dis pas que c’est des chefs-d’œuvre absolus ou qu’on n’aurait jamais pu trouver mieux. Mais à l’instant précis, je trouve qu’on est à 100%, et donc je n’y pense même pas. Par contre, pour les trompettes, les guitares ou les claviers de mon pote Axel Ducateau, qui fait tout ce qui est … comment ça s’appelle…pas ‘plagiat’, mais piano – piano, c’est ça. Pour tout ça, on peut passer des plombes à chercher des trucs ensemble en studio.

Q : Tu fais comment pour les arrangements, tu les pré-enregistre toi-même, tu fais ça sur des programmes ?
B. : Pour mes albums, je bosse sur un huit-pistes à bandes, un vieux truc où tu n’as que huit pistes, comme son nom l’indique. Il a un son assez particulier, qui est vraiment rustique ; il reproduit exactement le son que tu as à l’enregistrement.

Q : C’est très compressé, comme son, non ?
B. : Oui c’est ça. La différence d’avec le numérique, c’est quand tu mets trop fort, et que tu vas dans le rouge, le numérique fait un vieux son qui fait des ‘blop blops’ pourris. Tandis que sur bande, tu as une espèce de distorsion/compression naturelle, qui produit toujours un son intéressant, même quand tu pousses un peu. C’est un travail un peu différent. Mais je fais ça depuis que je suis morpion, alors je connais bien ce système d’enregistrement. Eh puis j’aime bien, parce que ça m’oblige à avoir la structure du morceau complètement définitive en rentrant en studio. C’est pas comme sur ordinateur : au dernier moment, tu te dis que ton refrain tu fais un ‘×2’, tu re-bidouilles… Moi j’aime bien arriver en studio à Londres avec mes morceaux déjà arrangés, des guitares, du piano, des bouts de batterie enregistrés chez moi… Je ramène vraiment tout mon bordel, et on re-balourde tout ça sur un 24 pistes à bandes plus gros. Et là on rajoute les cordes, les batteries parfois

Q : Tu ne réenregistres pas ce que tu as enregistré chez toi, tu les gardes tels quels !
B. : Oui. C’est vrai que techniquement on pourrait avoir un meilleur son – tu vois, les batteries je les enregistre avec des micros un peu foireux chez moi. Quand on sent qu’on pourrait avoir un son plus défini, on réenregistre, mais on ne fait pas du tout table rase de ce que j’apporte. On garde vraiment ce qu’il y a de charmant, et on change ce qui peut faire la différence d’un point de vue technique. Pour avoir un plus grand spectre dans le son, aller plus loin. Sans être trop technique, pour avoir plus de basses et plus d’aiguës. On essaie toujours avec Mike, qui coproduit mes disques, de trouver un équilibre entre mes trucs un peu crados, assez personnels dans les sons, et ce que lui peut apporter en studio de plus costaud. Et son boulot, c’est surtout de m’amener des supers musiciens, souvent des musiciens jamaïcains pour la section rythmique. Ou des anglais. Il y a aussi tout une bande d’italiens qui joue super bien des cuivres. Ils jouent avec un autre groupe de jazz qui s’appelle Nostalgia 77. C’est des potes avec qui je travaille aussi.

Q : C’est marrant, ça donne un côté international qui…ne ressort pas du tout dans la musique, en fait. Mais dis-moi, tes voisins ne te détestent pas trop quand tu enregistres chez toi ?
B. : Cela fait dix ans que j’habite dans le même petit 26m², je leur fous un bordel monstre, et la seule fois où ils sont montés, c’est quand j’avais mis Prokofiev un peu fort. Incroyable. Je me suis demandé si c’était une blague, mais non.

Q : Le truc absurde…
B. : « L’amour Des Trois Oranges » un peu fort, et il n’y avait même pas de basses dans le morceau.

Q : Et même pour la batterie, ils ne disent rien ?
B. : C’est que des caisses claires, je ne fais pas de pied. J’ai une technique de caisse claire où je mets un drap dessus. Par exemple, Ringo Starr enregistrait ses caisses claires comme ça, même pendant les Beatles. Il mettait toujours un petit drap dessus, pour essayer d’avoir un son un peu plus mat, un peu plus étouffé. Moi j’adore cette texture de son, et la moitié de mes batteries sont enregistrées comme ça. Et je garde un pied de vieille boîte à rythme pourrie qui me sert de guide, alors dessus je fais une petite programmation. Donc au final, c’est pas trop bruyant. La batterie de Customer 5 (un des morceaux de l’album), je l’ai enregistrée chez moi avec rien, avec des bouts de trucs comme ça. Après, ce qui est marrant, c’est de la confronter à Londres avec des sons plus généreux, plus costauds, et puis d’essayer de la faire lutter avec ça.

Q : Justement, il y a une des chansons qui m’a beaucoup marquée, au niveau du son. C’est “La Mâchoire Américaine”.
B. : Tout est enregistré chez moi.

Q : C’était instinctif et immédiat ; cette chanson m’a fait penser à cette scène dans le film, Le Lauréat, quand ils sont autour de la piscine et qu’il parlent du plastique.
B. : Ah, ouais ? C’est marrant, ça.

Q : Je crois que c’est parce que cette chanson donne l’impression d’être sous un soleil assez pesant.
B. : Je vois bien cette scène en plus. Si ça évoque des espèces de grains et de couleurs comme ceux-là, tant mieux, parce que c’est exactement l’esprit de la chanson. C’est un des morceaux les plus bizarres de l’album. C’est un des seuls que j’ai coécrit sur l’album avec mon pote Axel Concateau. J’étais allé aux Etats-Unis tout seul il y a assez longtemps, après un truc sentimental un peu chiant, je m’étais fait un tour de Californie un mois en bagnole. Juste avec un appareil photo Lomo. Tu prends une photo et ça fait quatre petites images. J’avais pris plein de photos là-bas. Et Fabien Leroy, avec qui je travaille pour toutes mes vidéos, m’a dit « mais c’est super, on va les mettre bout à bout, on va les animer ». Avec Axel, on a enregistré la musique et pendant ce temps, Fabien faisait le clip dans la cuisine, donc cette chanson c’est vraiment une histoire à trois. Les paroles, elles racontent l’histoire de ce mec qui se barre de sa campagne pour aller à la ville. C’est un petit hommage aux écrivain du Midwest américain, qui rejoignent New York ; ou les musiciens comme Dylan. C’est l’histoire de ces migrations.

Q : Monter à la capitale.
B. : Ouais, c’est ça. J’adore ce genre d’histoires !

Q : Toi aussi, tu es monté à la capitale. Alors Cuchillo, le héros de ce disque, c’est toi ?
B. : Cuchillo, c’est le titre d’une chanson, la métaphore n’est pas filée dans l’album. C’est un peu moi qui ai brouillé les pistes, mais c’est parce que tout est parti de la pochette de l’album. J’adore le polaroïd qu’on a pris.

Q : Dis-moi, tu n’est pas tombé après la photo ?
B. : J’en ai fait 150 pour en arriver là. C’était en plein désert, c’est pas très haut, ça fait 1m50, mais chaque fois, au sol, je retombais dans des petits chardons, j’avais les pieds en sang. J’ai explosé mon fut, qui d’ailleurs avait été confectionné par Vincente Sahuc (le photographe).

Q : Une véritable aventure.
B. : Je pense que quand tu fais un disque, tout doit être une aventure.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s