Un corps d’homme dans une robe de femme

~ All Englishmen like dresses. It’s something in their genes. Everyone knows it, they just don’t talk about it. ~

David Bowie

Malice Mizer. Ce nom vous parle, ne serait-ce que parce qu’il est à consonance francophone. De tous ses membres, à travers les époques, Malice Mizer n’en a conservé qu’un seul : le mythique Mana. Mais ce groupe a quand même révélé un autre artiste, lui aussi idolâtré : Gackt. Non, non, je ne fais pas de name dropping. Je ne fais que raconter, moi.

Gackt, post-Visual Kei

Je serais bien en peine de comparer Malice Mizer avec n’importe quel artiste français – il est évident que ce type de groupe ne peut exister qu’au Japon. On aime, on déteste, mais le fait reste : Malice Mizer et ses héritiers représentent un fait typiquement japonais.

On pourrait démentir mes propos précédents, et arguer que le fondateur du Visual Kei n’est pas X Japan, mais Malice Mizer, ou encore Kuroyume. A chacun son avis. Tout dépend en fait de ce qu’on entend par ‘fondateur’. Est-ce le premier, le plus représentatif d’une tendance, ou celui qui a donné naissance au plus grand nombre d’héritiers ? Malice Mizer a créé moins d’émules que X Japan, mais ce groupe a profondément marqué son époque. Et Kuroyume bénéficie d’une réputation bien moins massive malgré une fascination intense des fans.

L’âme de Malice Mizer, malgré les stars qui sont passées par ce groupe, est sans conteste l’énigmatique Mana. Pourquoi énigmatique ? Parce que le fait de ne jamais prendre la parole en public a, il faut bien l’avouer, quelque chose de mystérieux.2On ne connaît ni son âge, ni son véritable nom. On n’a pas entendu le son de sa voix. Et pourtant, Mana est une personnalité. Impossible de compter le nombre de sites Internet à sa gloire, car Mana déchaîne les passions et provoque des déclarations d’amour (asexuées) tout à fait surprenantes lors d’un premier contact avec ce genre de situations. Il est d’ailleurs rare de voir le nom de Mana mentionné tout seul : le public l’appelle Mana-sama (un suffixe honorifique japonais, qui implique un profond respect envers la personne citée).

Et sans Mana, il est probable que le style Gothic Lolita n’aurait jamais été aussi populaire. Pour comprendre le style Gothic Lolita, il faut comprendre le Japon. Ce n’est pas chose aisée puisqu’au Pays du Soleil Levant, rien n’est dit ; tout est sous-entendu.

Déjà, pour bien commencer, il est primordial de bien saisir que le style Gothic Lolita est un style vestimentaire, plus souvent adopté par les femmes que les hommes. C’est la culture des frous-frous, de la dentelle, du maquillage exacerbé et des cheveux bouclés. La raideur disparaît, et crée un look tout en courbes : une vision très particulière d’une féminité exacerbée.

Mana est l’homme qui a popularisé le style. Non content d’être guitariste-auteur-compositeur du groupe Malice Mizer, et plus tard de Moi Dix Mois, il a de plus créé une ligne de vêtements (Moi-même-Moitié). Cela pousse à la réflexion. Signe extérieur d’une préoccupation vestimentaire exacerbée, ou simplement sens commercial surdéveloppé ? Probablement un peu des deux, car il est quasi-impossible pour un groupe de réussir à se faire connaître dans le monde du Visual sans être particulièrement perméable à une démarche promotionnelle.

En tout cas, bien plus que les autres groupes, Malice Mizer pose la question de l’androgynéité. Car Mana est un homme, oui. Mais il est rare de le voir représenté autrement que comme une femme. En effet, dans le Visual Kei, la représentation de l’être est cent fois plus importante que l’être lui-même. Le genre n’a aucune importance. Ou c’est l’impression que cela donne. Une femme dans le même rôle n’aurait pas le même effet.

Dans son livre Le Corps Japonais, Dominique Buisson explique :

Un autre trait caractéristique de la séduction masculine japonaise est une tendance régulière à la féminisation qui s’exerçait généralement pendant les périodes troublées ; ainsi l’époque Muromachi où les samurai de la cour shôgunale, cédant au raffinement de la cour impériale, cherchaient à se vêtir avec élégance, alors que leurs épouses et filles portaient des kimonos aux motifs nettement « masculins ». Aujourd’hui, on retrouve cette féminisation du mâle dans la mode des jeunes gens maquillés avec ostentation et vêtus avec la plus extrême recherche, les garçons « paons ».

Ce passage peut-il s’appliquer au délire Gothic Lolita ? Pour le savoir, une question est primordiale. Peut-on parler de « période troublée » en ce qui concerne Malice Mizer ?

Si on voulait justifier la possibilité d’une période troublée, il faut dans ce cas se rappeler qu’au Japon, la scolarité entière se base sur un principe communautaire. En effet, les élèves portent depuis leur plus tendre enfance des uniformes, et subissent des règles très strictes en matière de coupe et couleur de cheveux. Souvent, le fait d’appartenir au Visual est une mini rébellion envers ce système qui refuse l’identité personnelle au profit d’une identité de groupe.

A cause de cela, une grande partie de la jeunesse japonaise se sent déphasée par rapport au reste des jeunes dans le reste du monde. Cela les pousse, en effet, à rechercher des extrêmes dans leur apparence. En ce sens, on peut parler de période troublée.

Le genre Gothic Lolita a fait des émules, bien entendu.Parmi ceux-ci, ont peut citer MOON-Kana, Kaya, ou Versailles. Cette formation au nom tout aussi évocateur est actuellement un des groupes phares de la scène Tokyoïte. Pourquoi ? Eh bien ils ont su adapter au goût du jour un concept créé par Mana bien des années auparavant.

MOON-Kana à la Maroquinerie, Paris, by JRA

MOON-Kana à la Maroquinerie, Paris, by JRA

Le groupe a adopté cette même esthétique trompeuse, qui laisse voir les membres du groupe vêtus de splendides tenues très Louis XIV, et démonte les oreilles sur des concerts tout en soli dramatiques et sons hyperpuissants. Que de si petits êtres puissent sortir un son aussi lourd est assez fascinant. Surtout pour ceux dont l’imaginaire métal transmet l’image d’un viking rempli de bière qui n’a pas pris de douche ni vu de coiffeur depuis plusieurs années.

A l’inverse de Mana, Versailles s’est exporté, et ce d’une amusante façon. Le groupe a exploité un univers typiquement occidental : la célébrité YouTube. En effet, avant même d’avoir enregistré la plus petite démo, Versailles avait posté une vidéo sur Internet, une sorte de trailer montrant sur fond de symphonie gothique les membres du groupe en costume de scène.

La mèche a bien vite pris feu, et tout à coup, dans la communauté webique du Visual, Versailles était de toutes les conversations. Même si personne n’avait entendu leur musique. Il faut dire que le nouveau-né regroupait quelques célébrités, venues d’autres formations, comme c’est souvent le cas dans le Visual.

Intrigués par ce mouvement, une télévision allemande s’est penchée sur leur cas, suivie par effet de domino, par une publication japonaise. Versailles est donc l’un de ces groupes à être devenus populaires sans aucun support CD. Cela ne vous rappellerait-il pas le succès d’un certain groupe nommé les Sex Pistols ?

Rien à voir. Là où l’un joue sur le crade et l’énergie, Versailles affiche clairement son penchant pour l’esthétique. Le principe, selon Kamijo : rendre le concert aussi beau à voir que la musique est belle à écouter. D’où les incroyables costumes de scène du groupe. Ils sont cousus main par des professionnels dont le souci du détail relève de la psychiatrie : on est bien loin du traditionnel jean / t-shirt français.

Jasmine You (Versailles), by JRA

Jasmine You (Versailles), by JRA

Versailles – Live Report

[Tokyo Metropolis II]

16 et 17 août – Shibuya O-EAST

Le premier jour, nous sommes arrivés en retard. C’est pourquoi les premiers groupes ayant joué au Shibuya O-EAST le 16 août nous sont passés parfaitement inaperçus. Le temps de voir la performance électro-boys-band-cabaret de Kaya, de se faire défoncer les oreilles sur un Chariots très énergique, nous étions prêts à entendre, pour la première fois, Versailles en concert.

Découvrir un groupe japonais dans son pays, c’est comme voir David Beckham jouer au foot en Angleterre. On sent les artistes chez eux, dans une configuration qu’ils maîtrisent, face à un public conquis. Le tout à un petit air de ‘à la maison’. D’ailleurs, avant même que les artistes aient fait mine d’apparaître sur scène, le public, pas encore rebuté par quatre heures non-stop de live, scandait à tue-tête : « We are Versailles ! ». Passons outre la faute d’anglais, sport national au Pays du Soleil Levant.

Versailles apparaît enfin, applaudit par un public de connaisseurs. Le premier titre passe malheureusement à la trappe sous la surprise de voir une salle entière produire une chorégraphie esquissée par Kamijo (chanteur du groupe). Ce qui ressort, cependant, est la précision extrême des deux guitaristes, Hizaki et Teru, qui jouent soit séparément, soit à la tierce des soli d’une vitesse effarante.

Cette précision leur est vitale, d’ailleurs, puisque toutes les orchestrations symphoniques des titres est diffusée depuis la console de l’ingé-son. Il n’y a pas la place pour la moindre improvisation, la plus petite pétouille sonore. Un exercice périlleux qui empêche toute tentative de spontanéité.

La longueur du premier titre permet aussi de découvrir une esquisse du jeu de scène de chaque musicien, notamment d’étonnements hochements de tête – presque des spasmes – d’un Hizaki probablement à la limite de l’évanouissement dans son costume de scène. A tel point qu’il est surprenant qu’il puisse faire montre d’autant d’agilité dans le jeu de guitare. Tout le monde ne peut pas sortir un solo dans une robe de bal Louis XIV.

Kamijo (Versailles) au Shibuya O-East

Kamijo (Versailles) au Shibuya O-East by JRA

Le second titre permet de voir Teru, Hizaki et Jasmine You (bassiste tout de plumes vêtu) faire plusieurs volte face, ce qui a pour résultat de faire virevolter leurs costumes de scène. Nous n’osons d’ailleurs imaginer les heures de travail qu’ont dû impliquer ces costumes, les nombreuses petites mains qui ont cousu ces robes, vestes et pantalons. Le résultat est proche du travail d’un costumier pour film d’époque gonflé au LSD.

Au milieu du concert il devient visible qu’au Japon, il n’y a pas de limitation légale aux décibels que peuvent envoyer les musiciens, ce qui fait que nous qui en avons perdu l’habitude, nous faisons positivement exploser les tympans. Les touches électro de windress, et les injonctions de Kamijo à mettre le bordel, les hurlements stridents de la foule y sont certainement pour quelque chose. C’est Yuki, à la batterie, qui se détache lors de Beast of Desire, dès que les journalistes ont remarqué que les muscles de ses bras sont contractés du début à la fin du concert. Un effort physique, probablement un exercice d’endurance au-delà de toute mesure.

La setlist se termine sur The Red Carpet Day. C’est la ‘chanson pour faire gueuler le public’. Et en effet, ce dernier s’en donne à cœur joie. On aurait presque pu remarquer que certains des journalistes se sont pris au jeu au lieu de bosser. Teru et Hizaki changent de côté de scène, Jasmine You se ballade un peu partout, Kamijo lui-même est plus mobile : c’est la chanson libératrice, le plaisir coupable des musiciens en plus d’une communion avec le public.

Le second jour, nous sommes encore arrivés en retard. Le temps de voir un Rentrer en soi très bourrin, un Sugar au guitariste fascinant, et un Matenrou Opera soporifique, nous étions prêts à voir, pour la seconde fois, un concert de Versailles.

La veille, nous avions pris plein de photos, alors nous pensions ne faire que de la prise de notes ce jour-là. Seulement, quand Versailles est apparu sur scène, et que nos oreilles ont perdu vingt décibels à cause des hurlements de la foule, j’ai vu que les costumes avaient changé et j’ai hurlé à mon bien-aimé photographe de courir dans la fosse photographique « MAINTENANT TOUT DE SUITE ».

C’était pendant le début de Aristocrat’s Symphony. Une atmosphère électrique règne à ce moment, une excitation papable. La foule scande « We are Versailles » ; ils ont décidément une bonne mémoire. Les tribunes des journalistes et invités sont bondées. Mais nous sommes là pour bosser. Mon photographe se fait presque massacrer par un vigile parce qu’il se tient en équilibre au-dessus de la rambarde d’où il mitraille les musiciens avant de descendre au pied de la scène.

Yuki, le batteur, s’est tout à fait remis des folies d’endurance de la veille, puisque les rythmes rapides et la double pédale s’enchaînent parfaitement aux dislocations d’épaule dignes d’un Yoshiki dans son jeune âge. Comparaison facile mais inévitable. Et dès cette première chanson, avec son lot de trépidations dans le petit monde des observateurs, les musiciens sont dans le public, essayant de réduire au maximum la distance entre l’auditeur et l’interprète. Avec un souci de conservation tout de même, une envie de rester en vie qu’on ne peut pas leur reprocher. Visiblement, ils ne souhaitent pas se laisser happer par les dizaines de bras frénétiquement tendus.

Alors qu’ils jouent Second Fear, Kamijo montre une nouvelle facette de son personnage : sa voix se brise, il relâche les vannes et laisse sortir des sons moins contrôlés, plus primaux – plus efficaces aussi. Le Vampire délaisse son apparence contrôlé pour devenir plus bestial, ce qui n’a rien de désagréable. C’est à ce moment que les journalistes, qui sont des gens très futés, décident que l’intensité est clairement montée d’un cran par rapport à la veille.

Sur The Sympathia, Kamijo s’offre une petite pause en laissant chanter un public qui, rappelons-le, a une excellente mémoire. Non contents d’avoir suivi les chorégraphies pendant tout le live, ils connaissent aussi les paroles par cœur !

Je me fais une réflexion amusante : du côté de la scène de Hizaki, le public n’est pas sur la même chorégraphie.

A la fin du concert, le rappel se fait attendre, mais le public est à fond quand même. « We are Versailles ! » aura été sans conteste la phrase la plus prononcée de la soirée. Yuki fait sensation en arrivant torse nu sur scène, ce qui me permet de compter le nombre de ses côtes (ça restera un secret). J’aurai quand même eu le temps de repérer parmi les invités du soir (malgré l’absence de leur maquillage) le chanteur de Matenrou Opera, le guitariste et le chanteur de Sugar, et quelques membres de Rentrer en soi, se tenant debout juste derrière nous.

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