Un ballet sans surprise

Pour faire un mauvais jeu de mots, c’est un véritable Nightmare. J’avais remarqué que le groupe Nightmare serait en tournée pendant mon séjour au Japon. Ne faisant ni une ni deux, je contacte le management, qui se montre parmi le plus coopératif et agréable de ceux que j’ai croisé. Je programme donc d’aller voir la dernière date de la tournée A Killer Show, au Kokusai Forum.

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Pourtant, le concert ne promet pas d’être retentissant. L’album du nom de la tournée souffre du syndrome typique des artistes obligés de produire à intervalles réguliers. De la musique de fonctionnaire, créée pour remplir un contrat. En revanche, la salle, immense, attire l’attention. Que devient un groupe de Visual Kei quand il remplit l’équivalent du Zénith ?

Confortablement installée dans mon siège, après un moment de gêne administrative quand je dois écrire mon nom dans un espace réservé aux caractères asiatiques, je constate une atmosphère particulière. D’un côté, la salle, qui semble plus adaptée aux récitals de piano, et de l’autre, un public adolescent, majoritairement féminin. Des micros pendent du plafond et six caméras sont installées à des endroits stratégiques de la salle. Une septième est fixée à des rails sur le devant de la scène.

Prédisant un DVD à sortir, je regrette de ne pas avoir de photographe à ma disposition. Mais le management a été intraitable à ce sujet : « absolutely no pictures ». Difficile de faire plus clair. Même si j’avais insisté que je me plierais à toute censure graphique qu’ils jugeraient bon de m’infliger : absolument aucune photo. Par contre, je pourrais utiliser les clichés officiels du groupe si j’en faisais la demande. J’avais envie de répliquer que les français aussi savent utiliser Photoshop.

Avant que les lumières ne s’éteignent, je constate que la seule protection entre les premiers rangs du public et la scène est constituée de seize hommes en costume, se tenant tous les mètres, et brandissant à bout de bras…une ficelle. Doutant de l’efficacité de la protection, je me prépare à assister à un meurtre en direct dès que les musiciens apparaîtront.

A ma grande déception, pas une goutte de sang n’est versée. Par contre, j’ai la peur de ma vie quand tout à coup, la salle est plongée dans le noir, et qu’un puissant « rrrrrrrratatata » résonne dans toute la salle. Je ne comprends que quelques minutes plus tard que l’origine du son vient du fait que toute la salle s’est levée comme un seul homme. Toute, sauf la rangée à laquelle je sieds. Celle-ci semble constituée de musiciens, journalistes et autres VIPs ; je crois reconnaître quelques têtes malgré les nombreuses lunettes de soleil, certainement indispensables dans une salle plongée dans l’obscurité.

Le concert débute par une vidéo très cliché bondée de références pas trop effrayantes quand même à une imagerie Marilyn Manson mâtinée de Tim Burton – un serpent, une petite fille tenant un ours en peluche. La courte vidéo s’achève par un écran enneigé plagiarisant le célèbre film d’horreur The Ring.

Le public, comme une seule femme, se met à faire du headbangingdès la seconde chanson – le premier titre m’ayant paru très anecdotique, juste bon à faire crier les filles. Suivant le mouvement, le balcon, où j’ai la chance d’être assise, se met de même à vaciller. J’ai peur pour ma sécurité. Voir cinquante personnes effectuer la même gestuelle est effrayant. En voir trois mille peut pousser au suicide. La partie la plus rationnelle de mon cerveau se dit que ce concert n’est pas le premier show de Visual Kei à avoir lieu à cet endroit précis.

Le concert entier pèche par abus de lumières et de fumée ; il ne s’agit plus d’une performance mais d’une mise en scène, d’un spectacle où tout est calculé, où il n’y a plus la moindre place à l’improvisation. Je ne verrais rien qui n’eut été soigneusement préparé, ce qui a pour conséquence d’ôter toute sa saveur à un concert.

Mon carnet de note comporte d’une écriture quasi-illisible : « quatrième titre, il ne se passe toujours rien, j’ai vu tout ce qu’il y avait à voir – et le pire, c’est qu’ils ont prévu huit titres en bis ». Il n’y a rien de plus triste qu’un concert où le public ne s’attend à rien en particulier. Le tout manquait tellement de spontanéité que je me demandai alors si les musiciens n’étaient pas en playback. Il fallut quelques ratés au niveau de la voix pour me persuader du contraire, même si je conservai dans la bouche un arrière-goût désagréable de surfait.

En revanche, ce concert-là eut le mérite de me renseigner sur la parfaite panoplie de la scène Visualiste. Car au bout de quelques concerts, il devient facile de repérer les habitudes scéniques des musiciens. Commençons par le batteur. Il se doit de prendre possession de son espace, même si c’est chose complexe depuis derrière une batterie. Il est conseillé de lever très haut les bras pour entrechoquer les baguettes alors qu’on donne le tempo au début d’un titre. Il est aussi recommandé de se lever le plus souvent possible, ainsi que de lancer des cris sauvages en direction du public.

Le bassiste, lui, a une place importante dans le groupe. Il est moins en retrait qu’en France, ce qui est probablement dû à une succession de bassistes à forte personnalité et apparence attirante dans l’histoire du Visual Kei. Sans les Kizaki, Hitoki, Taiji et autres J, les ingénieurs du son japonais ne pousseraient peut-être pas autant le son de basse en concert et sur les albums. Le bassiste se doit de choisir entre le groove et la rock attitude. Il lui est conseillé de jouer au médiator, les jambes écartées, afin de donner une impression de puissance.

Les guitaristes seront en retrait la plupart du temps, laissant la voie libre au chanteur, mais dès que vient un solo, ils s’avancent sur le devant de la scène. Il est conseillé de mettre une jambe sur le retour, de porter la guitare très basse, et de secouer les cheveux au maximum, selon le pouvoir de fixation du gel choisi. Ils devront échanger de place tous les deux refrains à partir de la troisième chanson, afin de se laisser admirer par chaque côté de la salle. A la fin d’un solo, il est conseillé de jeter son médiator dans la foule, et de se munir d’un autre de ces ustensiles à gratter les cordes, grâce aux pieds de micro toujours munis d’un porte-médiator. Les médiators sont d’ailleurs griffés du nom du groupe et du guitariste en faisant l’usage, et parfois même dédicacés à l’avance, selon la prévoyance des agents.

Enfin, le chanteur, lui, aura la plupart du temps quelque chose sur lequel il pourra monter, ou poser un pied pendant les passages les plus violents, ce qui permet de secouer les cheveux ainsi que de plier son corps sans courir le danger de tomber. Gaara, chanteur de Merry, a choisi un bureau d’écolier. Jojo des Skull Fuck Revolvers a quant à lui préféré un coffre de pirate, mais la plupart des chanteurs n’ont pas d’attribut spécifique. Kyo de Dir En Grey semble avoir lancé le mouvement il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, la plupart des chanteurs ont leur propre monticule.

Mais jamais, au grand jamais, les musiciens ne descendront de scène pour aller dans le public. Il faut maintenir la distance pour permettre aux jeunes filles d’admirer.

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