Tout le monde connaît X Japan !

~ The beginning of knowledge is the discovery of something we do not understand. ~

Frank Herbert

« Quoi ? Tu ne connais pas X Japan ? » Eh non. Contrairement à ce qu’affirment certains boulimiques du genre, on entre tous dans le Visual Kei. Personne n’y naît. Il y a fort à parier que même le plus grand spécialiste du Visual Kei a, un jour lointain, ignoré l’existence de X Japan. Pourtant, aujourd’hui, impossible de parler de Visual Kei sans mentionner ce groupe.

X Japan

Ceci dit, il est tout à fait concevable que vous ne sachiez pas non plus ce qu’est le Visual Kei. Peut-être avez-vous ouvert ce livre par hasard. Rassurez-vous : personne ne sait vraiment de quoi il s’agit. Par conséquence, il n’y a rien de plus complexe que de définir ‘Visual Kei’. De toute évidence, au vu du terme utilisé (“Système Visuel” en français), il s’agit d’envisager la musique d’un point de vue esthétique. Les japonais, amoureux de toujours de l’image (plus que du contenu, d’ailleurs), étaient séduits d’avance.

Bien sûr, aujourd’hui, il est facile de s’imaginer que X Japan est à l’origine de tout le Visual Kei. La réalité est autre : le mérite du groupe consiste à avoir popularisé un certain rapport à l’esthétique sur scène. Mais c’était à une époque où beaucoup s’amusaient à se travestir. Au milieu des années 80, si vous vous souvenez bien, David Bowie portait des costumes en latex, Kiss se peignait le visage en noir et blanc, The Cure ressemblait à la Famille Adams et ne parlons pas d’Indochine.

On pourrait croire que dans un tel contexte de penchant pour la recherche esthétique, toutes les conditions sont réunies pour que les japonais fassent feu. Il leur manque cependant un leader, un chef de file. Alors quand Yoshikiinvente pour son groupe X Japanle slogan « Psychedelic Violence Crime of Visual Shock », ce n’est pas une voie qu’il ouvre pour d’autres musiciens, mais une autoroute. Les jeunes japonais s’y engouffrent par centaines. Dans cette société où l’on se vêt comme son voisin pendant toute son éducation, puis dans le monde de l’entreprise, faire du Visual Kei est une libération.

L’idée plaît, et peu à peu, apparaissent dans le sillage de X Japan ceux qu’on considère aujourd’hui comme les piliers du Visual Kei : Buck-Tick, Luna Sea, Malice Mizer, ou Kuroyume. Et chacun d’entre eux a ouvert la voie à une approche différente du même registre.

Malice Mizer with Gackt as a lead singer

Mais comment nommer ce style si difficile à définir ? Il me fallait trouver un terme plus juste que Visual Kei, étant donné qu’un plongeon dans le milieu montre aisément qu’il ne s’agit pas exactement d’un genre musical, mais plutôt d’une approche sociale de la musique.

L’Américain Peter Carey, dans son livre Wrong About Japan (Faber and Faber, 2005), ne mentionne pas une seule fois le Visual Kei : son Japon à lui est constitué de mangas, de katanas et de toilettes japonaises. Il se trouve quand même confronté à la culture Visualiste. Dans cet extrait du livre, son ami Jerry lui en explique le concept.

Aussi : va voir à la station de métro de Harajuku les gamins qui traînent dans le coin. Elvis, Michael Jackson, des Punk Parfaitement Reproduits. Mais ce n’est pas qu’un phénomène moderne. Des mouvements comme celui là existaient au dix-septième siècle quand c’était bien plus dangereux. En 1600 de jeunes hommes portant des vêtements ‘fuck-you’ ont commencé à apparaître dans les grandes villes. On les appelait les Kabuki Mono ; Kabuki veut dire « véreux » ou « déviant et licencieux ». Quand on se documente à leur sujet, ils semblent être exactement comme des punks. Certains d’entre eux portaient des cols de velours importé, des kimonos courts, avec des poids de plomb dans les revers. Je pense qu’on peut dire qu’ils étaient aussi des visualistes.

Pour la petite histoire, les Kabuki Mono sont considérés comme étant une des origines possibles des Yakuzas, même si ces derniers eux-mêmes ne l’admettent pas. Mais ils n’ont quasiment rien à voir avec le Visual Kei, et je ne me risquerais pas à les associer aux amateurs de Visual Kei. Pourtant, à l’image de Peter Carey, je vais utiliser le terme de Visualiste pour décrire le mode de vie qui tourne autour de ce genre.

Ce souci linguistique n’a pas été mon seul problème au Japon. En effet, la langue Japonaise impose une énorme dichotomie entre la parole et la pensée. Il est donc extrêmement difficile de faire dire à un japonais ce qu’il pense, surtout si c’est négatif. Pendant notre déplacement, c’est devenu un défi stupide : obtenir une information négative. A chaque interview, nous avons demandé aux musiciens quels étaient les groupes qu’ils n’aimaient pas.

Rien n’y faisait : la promesse de l’anonymat, de ne pas publier leur réponse, battements de sourcils et autres larmes… A les en croire, il n’y aurait que de la bonne musique au Japon. Il a fallu que je donne de ma personne en portant atteinte à des demi-dieux : « j’aime pas Jimi Hendrix, j’aime pas Bob Dylan, et j’aime pas X Japan. » Mon sacrifice ne rencontra tout d’abord aucun résultat. Mais une fois, une seule fois, un musicien surenchérit courageusement : « au fait, moi non plus j’aime pas trop X Japan ». Comme ça on est deux.

A part mon courageux indic et moi-même, plusieurs générations idolâtrent X Japan : la mort du guitariste Hide a provoqué une vague de suicides d’une telle ampleur que Yoshiki, le batteur du groupe, s’est vu contraint de s’exprimer en public pour y mettre fin.

Hideto Matsumoto, plus connu sous le nom de Hide

Mais en y regardant de plus près, comme bien souvent dans la musique, Hide et Yoshiki n’ont rien inventé. Certes, au Japon ils ont été parmi les premiers à importer ce concept déjà utilisé un peu partout dans le monde. Car s’il s’agit de théâtraliser la musique en se costumant et se maquillant, ils convient de préciser que David Bowie avait investi le créneau en premier. C’est lui qui a fait les premiers pas du Glam Rock en Angleterre dès 1971. X Japannaît en 1982, soit plus de dix ans plus tard. Influence assumée ou rejetée, elle saute aux yeux.

L’ampleur du phénomène X Japann’est plus à prouver. C’est en effet un des rares groupes japonais qui a su se faire connaître au-delà des limites de son pays. Sa renommée atteint le monde entier, même si elle est plus conséquente aux Etats-Unis, le pays de Kiss et Metallica, des gros sons très saturés et des guitar heros. D’ailleurs, souvent, quand on parle de rock japonais, le nom de X Japan est l’un des rares à être connu au-delà du cercle trop fermé des adeptes.

Pendant ses 15 années d’existence, X Japan domine le monde du Visual. Il est d’ailleurs considéré comme le plus grand groupe de Visual, à tort ou à raison selon les critères. C’est ainsi que X Japan devient le premier groupe à remplir trois soirs de suite le gigantesque Tokyo Dome, la plus grande salle nippone, lors de son dernier concert, fortuitement nommé The Last Live.

Soyons honnêtes, ce ne sera pas tout à fait être le tout dernier concert du groupe, puisque X Japan s’est récemment reformé…sans Hide. Mais à l’époque, tout le monde en était persuadé. Du moins en apparence, car il semblerait que Yoshiki et Hide avaient prévu de recommencer X Japan après une année de vagabondages artistiques.

Hair Spray

Mais comment faisaient-ils tenir leurs cheveux aussi hauts sur leurs têtes ? C’est Hikari, guitariste du groupe Billy and the Sluts, qui donne l’explication : « beaucoup de spray. Tu tiens tes cheveux en l’air, et tu les peignes dans le sens inverse. Pour les plus grands groupes, c’étaient des professionnels qui le faisaient, mais pour les autres, c’était les roadies. ». Un peu plus tard, il avouera : « Tu sais, j’étais roadie avant d’être musicien ; c’est moi qui coiffais les musiciens. »

Les cheveux de X Japan

X Japan, c’est l’alchimie particulière d’un groupe fait pour devenir grand.

Cinq membres, ou six si on prend en compte le changement de bassiste en cours de route. X Japan, c’est avant tout deux membres prédominants : Yoshiki et Hide. Des tenues de cuir, des coiffures défiant la gravité, un maquillage exacerbé : X Japan est l’égérie du Glamrock et du Punk à la sauce japonaise. Et le membre le plus marquant en est le batteur, Yoshiki. Tout d’abord parce que contrairement aux autres membres de X (Hide mis à part), il est le premier à exploiter à outrance le concept d’androgynéité. Longue chevelure rousse bouclée, déhanché à traumatiser une danseuse de flamenco, physique filiforme et robes de princesse délurée…telle n’est pas la vision, dans l’imaginaire collectif, du batteur.

Car Yoshiki est un batteur, une force de la nature. Trois heures de concert, sans interruption, à la double pédale, auraient raison des plus endurants. Mais Yoshiki gère. Même s’ildoit se traîner sur scène, à demi-inconscient, pour les salutations de fin de concert. D’ailleurs, à partir du Dahlia Tour, pendant lequel il se blesse, il porte une minerve autour du cou, afin d’éviter de se déplacer une cervicale, tant sa gestuelle est hargneuse. Détail qui tue : la minerve est ornée d’un ‘X’.

On le verra aussi en concert descendre sur une plateforme depuis les cieux, entouré de sa batterie aux fûts transparents. Le tout est aspergé d’eau afin de faire jaillir des gerbes liquides à chaque coup de baguette : son sens du spectacle est à la hauteur d’un Michael Jackson ou d’une Madonna.

Cet homme est aussi, à l’instar de ses collègues américains, un redoutable maître d’œuvre. Réputé pour son talent de businessman, il est évident que sans lui, X Japan n’aurait probablement pas atteint une telle popularité. Par ailleurs, c’est lui qui compose la quasi-totalité des arrangements. Un coup d’oreille aux projets solo des membres de X le confirme aisément. Violet UK, le projet de LA de Yoshiki, garde un côté symphonique à la X. En revanche, Hide, tout seul, prend sur ses deux albums une couleur bien plus Yankee. Enfin, Toshi en solo produit essentiellement de la pop acoustique, à des milliards d’années-lumière de X Japan.

Pendant un moment, X Japan, c’est Yoshiki. Et puis une autre personnalité se détache du groupe, par son talent musical et son tempérament excessif : Hide. Au niveau du look, il est très différent de l’androgyne félin Yoshiki. Hide se base plus sur une esthétique psychédélique, légèrement dérangeante, qui n’est pas sans rappeler l’imaginaire Pink Floyd. Pendant le concert The Last Live, Hide se fait passer une camisole de force en poussant des cris et rires déments.

Hide est aussi, comme Yoshiki, quelqu’un qui a compris la scène, le concept de show. C’est l’un des seuls guitaristes que j’ai vu lâcher le manche de sa guitare au beau milieu d’un solo endiablé pour faire coucou au public, sans rater une seule note. Parce que Hide, sur scène, c’est le mec zen qui fait l’imbécile en jouant des soli acrobatiques.

En interview, pendant les concerts, Hide et Yoshiki sont les membres dominants de X Japan, reléguant au second plan Toshi, le chanteur du groupe. C’est une façon de faire loin d’être populaire en Occident : quel groupe ne façonne pas son image sur celle du chanteur ? Imaginez U2 sans Bono, Radiohead sans Thom Yorke, ou Indochine sans Nikola Sirkis…

X Japan se sépare en 1997. Mais cette séparation ne peut être effective sans un concert d’adieu larmoyant, comme seuls les japonais savent mettre en scène (comme la plupart des groupes séparés aujourd’hui : Dué le Quartz, An Café lors du départ de son guitariste Bou). On pleure, on rit, le show est exceptionnel, ponctué d’accolades et de déclarations d’amour éternel…

Yoshiki et Toshi

Quand on sait qu’à l’époque le chanteur Toshi et Yoshiki ne se supportent plus, à tel point que Toshi ne daigne pas assister aux répétitions… C’est à se demander comment ils parviennent encore à jouer ensemble après avoir atteint un tel stade de mésentente. The show must go on, chantait Freddy Mercury, sans savoir à quel point il avait raison.

Les raisons de cette séparation ? Les spéculations vont bon train. Le chanteur, Toshi, serait membre d’une secte, et son épouse, elle aussi membre de cette secte, le pousserait à quitter sa vie de débauche. Il est plus probable que tout simplement, en tant que co-fondateur du groupe, Toshi acceptait mal d’être relégué en tant que simple interprète.

Yoshiki est d’ailleurs réputé pour son côté dictatorial sur le plan de la composition. C’est probablement ce comportement, allié à son perfectionnisme notoire, qui l’empêche, plus tard, de mener à bien Violet UK.

L’ambiance tourne donc au vinaigre, et le groupe écrit le mot ‘fin’. A la séparation de X Japan, chacun part faire sa carrière solo. Pas de soucis pourtant, car un secret de Polichinelle court les forums et conventions : Yoshiki et Hide auraient prévu de reformer X Japan, peut-être même sans Toshi, au bout d’une année de vagabondages artistiques. Mais la renaissance de X Japan ne devait pas être : la tragédie frappe et contrecarre leurs plans.

Hide meurt en 1998, l’année qui suit la séparation de X Japan. C’est un accident stupide qui aura raison d’un des rockers les plus aimés au Japon : il est retrouvé pendu à une poignée de porte. Il aurait eu l’habitude de procéder ainsi pour soulager un dos abîmé par le port de la guitare. A l’instant de sa mort, il était saoûl. Suicide ou accident ? Comme la fin de Kurt Cobain, celle de Hide est entourée de mystère et les théories vont bon train.

A l’époque, Neil Strauss, du New York Times, écrit :

En une semaine, cinq adolescentes japonaises ont tenté de se donner la mort alors qu’elles écoutaient du X Japan ou portaient des habits à l’effigie de X Japan. Trois d’entre elles ont réussi.

Lors de son enterrement, 50 000 jeunes fans se sont rassemblés dans les rues. A la fin de la journée, environ 60 d’entre eux ont été emmenés à l’hôpital, et presque 200 ont reçu des soins médicaux dans des tentes de premiers secours après s’être évanouis ou blessés. (Une fille a essayé de se tailler les veines avec un couteau en plastique)1

Aujourd’hui, en se baladant à Tokyo, on peut voir les stigmates du décès d’une idole. Sa tombe est à quelques heures de Tokyo, dans le cimetière de Miura. A côté, dans la ville où il a grandi, Yokosuka, il y a un musée en son honneur. On compare cette sépulture à celle de Jim Morrisson au Père Lachaise ; c’est un lieu de pèlerinage pour les fans. Pour l’anniversaire de sa mort, en mai 2008, un immense concert est organisé, regroupant des artistes majeurs de la scène Visual Kei, comme MUCC, Dir En Grey, etc. Sans compter le nombre d’artistes qui citent Hide comme leur référence principale. C’est un peu le Radiohead des ados des années 90, une évidence musicale : Hide a atteint le panthéon des intouchables.

Aujourd’hui, X Japan est un groupe meurtri, à la recherche de sa popularité d’antan. Ce groupe n’a plus rien en commun avec celui qui remplissait des stades : Hide n’est plus, remplacé lors de concerts par Sugizo, le talentueux guitariste de Luna Sea. Entre concerts annulés pour raisons de santé, ou sans raison, peu ont l’occasion de voir X en concert, et beaucoup se demandent si le groupe est réellement encore actif. Et ce malgré un générique de film américain (Saw VI), dont le clip montrait de très mélodramatiques plans de la guitare de Hide.

Quand le groupe doit enfin faire son grand retour sur les planches, il prévoit une date hors d’Europe. Ce sera le Palais Omnisport de Bercy, à Paris. La date sera annulée pour des raisons vagues. Alors, X Japan, aujourd’hui peut-être n’est ce qu’une histoire d’argent…

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