L’Homme-Singe

~ Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements.~

Charles Darwin

L’homme peut, dans certains cas, se rapprocher du singe. Pourquoi Miyavi me fait-il autant penser à un macaque ? Ce n’est pas chose courante dans le Visual Kei, où, à part quelques exceptions, les artistes font preuve d’une grande rigidité. Peut-être est-ce un peu la faute de ces myriades de vidéos sur YouTube. On l’y voit faire le mariole, seul face à la caméra, pour promouvoir ses albums. Un exercice difficile que la plupart des musiciens réalisent en compagnie de tous les membres de leur groupe.

Miyavi, période hip-hop/Japon traditionnel/rock/fusion

Miyavi est incapable de rester immobile. Il s’étire puis se ratatine, se gratte les cheveux et tripote ses piercings – il grimace et gigote dans tous les sens comme un véritable hystérique (dans le sens clinique du terme). A côté de lui, l’autisme latent de Thom Yorke fait plutôt pâlichon.

Miyavi, c’est ma première grande découverte musicale nippone. Contrairement à X Japan, personne ne me l’a présenté. Je suis tombée sur lui par hasard. Ma première réaction était, je l’avoue, plutôt négative. Imaginez la réaction qu’on peut avoir lors d’un tout premier contact avec le Visual Kei : la surprise.

Comme on observe le Japon depuis son propre prisme culturel, on se pose forcément des questions sur la santé mentale des musiciens. Puis sur leur sexualité. Il faut dire que l’image que présente Miyavi en début de carrièreest particulièrement dérangeante : un homme très efféminé, au style vestimentaire improbable, qui susurre des chansons d’amour tragiques sur le même ton qu’il chantait sans coffre une atrocité rock trop bruyante et chaotique pour être efficace.

Musicalement, Miyavi à cette époque est à la limite de l’inaudible. Ses deux premiers albums sont enregistrés chez lui, et ça s’entend. Les saturations sont surdosées, les sons de batterie désagréables, la voix est laide et les compositions sont prétentieuses et mal exploitées. Cependant, on voit poindre sous certains titres la promesse des expérimentations futures d’un artiste inspiré.

Quelques années plus tard, je reprends mes recherches, par une heureuse impulsion. Je suis devenue musicienne : j’accorde de plus en plus d’importance à la construction d’un morceau. Et c’est à ce moment que je commence à voir l’artiste derrière le clown : Miyavi a entre temps sorti deux albums de plus.

Miyavi, 2011

Il énerve autant qu’il séduit. C’est un étrange animal, en retrait de la scène dont il fait partie. Il s’est créé une galerie de personnages délirant auxquels le public choisit d’adhérer ou pas. Ces personnages ont des noms : MYV ou Miyavi pour Takamasa Ishihara. Portant ces noms et ses costumes comme un masque de théâtre antique, il joue, dans le sens le plus profond du terme. Miyavi a choisi d’endosser le costume d’un punk déjanté, recouvert de piercings et de tatouages. Même s’il faut bien avouer que ces derniers temps il joue la carte de la ‘cool attitude’, le tombeur de ces dames et le grand frère que les garçons veulent devenir. L’image peut sembler excessive : une chose est certaine, personne ne nie son talent.

Miyavi a commencé sa carrière très jeune. Il rejoint le groupe indies Dué le Quartz alors qu’il n’a même pas 18 ans, et participe activement à son accès à une renommée conséquente. Beau garçon, très androgyne, et bête de scène, Miyavi conquiert avec une facilité hors du commun. D’ailleurs, à l’heure actuelle, Dué le Quartz est surtout connu pour avoir révélé Miyavi.

Le groupe se sépare en 2002, et Miyavi se lance aussitôt dans une carrière solo. Son premier album sort moins de trois mois après la séparation de Dué le Quartz ! L’artiste bénéficie pour sa promotion d’une réputation assise, mais ne se gène pas pour changer complètement de style…pas dans l’immédiat, cependant. Ses deux premiers albums, Gagaku et Galyuu, sont dans la continuité d’un type de son galvaudé dans le Visual Kei. C’est à partir de la suite que le très inventif jeune homme choisit de se faire plaisir, au risque de se départir d’une partie de son public initial. De mémoire d’homme, jamais musicien n’aura fait subir à son public autant de changements musicaux et visuels !

Scéniquement, il joue la carte de l’exagération. Il peut se montrer sobre (mais rarement), comme extrêmement surprenant. A chaque album correspond un nouveau style : difficile donc de décrire rapidement le concept. Son dernier délire vestimentaire en date lui fait porter un assortiment de fringues potentiellement issues de friperies de la façon la plus incohérente qui soit. En général, il faut le voir pour le croire ; ses choix visuels peuvent être franchement ridicules, mais il reste dans une esthétique proche des habits de la vie de tous les jours. C’est une tendance qu’on peut retrouver chez un autre artiste solo : Kiyoharu. La plupart des autres ne s’habillent pas tous les jours comme sur scène. Eux, si.

Bring It On cover art

Prolifique, Miyavi mène de front une série de projets en parallèle de sa carrière solo, même s’il a dit dans plusieurs interviews qu’il ne comptait plus jouer en groupe. C’était avant de participer au projet S.K.I.N., en 2007. Un concept effrayant par son ampleur. Yoshiki (de X Japan), Gackt (de Malice Mizer), et Sugizo (de Luna Sea) se retrouvent, avec Miyavi et Ju-Ken (le bassiste de Gackt), dans une même formation. Chacun de ces artistes ayant une importante carrière solo, il n’est pas étonnant que le projet n’ait pas réussi à faire plus qu’une poignée de concerts. Ils ne sont même pas parvenus à enregistrer un seul titre !

Mais le problème de S.K.I.N. vient très certainement d’un autre fait. Comme Yoshiki, ou comme Gackt, Miyavi fait partie de ces artistes trop créatifs pour s’adapter à la dynamique de travail nécessairement démocratique d’un groupe. Aucun de ces artistes n’est réputé, d’ailleurs, pour ses tendances égalitaires. Ils sont plutôt dictatoriaux dans leur mode de fonctionnement. Imaginez un gouvernement réunissant Sarkozy, Berlusconi, et Obama ! Inconcevable.

Pourtant, le Visual est majoritairement une affaire d’équipe. C’est un trait spécifiquement asiatique : l’individu est valorisé au sein d’un groupe de personnes, en fonction de ce qu’il peut apporter à cet ensemble. C’est la raison pour laquelle très peu d’artistes perdurent dans ce milieu en solitaire. Les carrières solo échouent généralement. Miyavi est, avec Gackt, Kiyoharu, et Hide en son temps l’un des seuls à y être parvenus. Ils sont peu nombreux à pouvoir se targuer de réussite, même approximative. Et pour cela, ils ont dû quasiment tous choisir de se détacher du Visual, chacun à leur façon.

Cet éloignement a diverses formes, mais chez Miyavi il a pour conséquence une recherche musicale moins limitée culturellement. On peut certainement dire que la carrière solo l’a libéré ! La rapidité avec laquelle il a sorti de nouveaux titres à la fin de Dué le Quartz semble le confirmer : Miyavi a eu, enfin, l’occasion de puiser son inspiration dans une banque de données internationale. A en lire ses interviews, il est amoureux du jeu de guitare de Keziah Jones. Entendre un Japonais citer un guitariste funk nigérien comme référence est d’autant plus étonnant que, je vous le rappelle, la plupart des musiciens citent au choix X Japan ou les Sex Pistols.

C’est aussi l’un des seuls à introduire de nouveaux instruments dans ses concerts. Lors de sa dernière tournée, on pouvait voir sur scène des musiciens aux platines, aux claquettes, au beatbox, et même au djembé. Rien à voir avec les formations traditionnelles du Visual Kei, qui rassemblent deux guitaristes, un bassiste, un batteur et un chanteur. Certains groupes s’autorisent l’introduction d’un claviériste, mais c’est toute la fantaisie qu’ils se permettent.

Parfois, Miyavi offre des passages dansés à ses spectateurs. Ces derniers sont un mélange de claquettes à la mode flamenco, de danses tribales et de n’importe quoi. Cette mise en scène de sa musique a le mérite de n’être que ponctuelle. En gros, c’est plus drôle qu’impressionnant. Et ça donne l’impression au public que le musicien s’amuse. De fait, conquérir par le rire semble être le leitmotiv de la formation, qui allie le grotesque au théâtral.

C’est une idée que l’on retrouve aussi dans ses chansons. Si la plupart d’entre elles sont sérieuses, on peut assez facilement retrouver des titres fantasques. Entre ses délires pop facile (tout l’album MYV-pops) et ses humeurs vengeresses (JPN Pride), le public s’amuse avec le musicien, raconte des histoires marrantes ou carrément débiles, ou tout simplement bouge sur des sonorités qui feraient honte à beaucoup de mélomanes. Une de ses plus grandes qualités est le côté parfaitement décomplexé des compositions.

Enfin, il ne faut pas oublier que Miyavi est avant tout un guitariste hors pair, qui sait adapter son jeu à l’univers de ses chansons. Folk (Kimi no negai wo), Techno (Aho no Matsuri), Blues (Selfish Love) ou Funk (Kimi ni Funky Monkey Vibrations), Trip Hop (Selfish Love, This Iz The Kabuki Rock version)…tout y passe. Le seul autre guitariste un tant soit peu inventif dans ses techniques de jeu que j’aie pu voir est le génie jazzy de Sugar, mais son jeu est plus axé sur la création d’ambiances, tandis que Miyavi est dans l’énergie.

Il a beau être un excellent guitariste ; il ne sait pas chanter. En tout cas, il le clame sur tous les toits. Certes, il a tendance (surtout dans ses premiers albums) à sortir toutes les syllabes d’un mot en même temps, ce qui a pour effet de réduire la compréhension. Le côté très attachant du personnage tient justement dans cette voix imparfaite. Pour un chanteur peu sûr de lui, il se débrouille vraiment très bien.

Ce qui est d’ailleurs assez touchant, avec cette voix, c’est qu’elle est brouillonne – et de fait, ne cherche même pas à atteindre la perfection, mais plutôt à transmettre une énergie. De cette façon, on se rapproche de la façon de faire ‘à l’occidentale’. Donc plus accessible à une oreille européenne.

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