Le monde des masques

~ Un nom n’est que bruit et fumée. ~

Goethe

On ne connaît pas leur véritable nom. Leur situation familiale est un secret mieux conservé que la recette du Coca-Cola. Il est possible de connaître leur date de naissance, mais rares sont ceux qui donnent leur année de naissance. Les musiciens de Visual Kei sont des hommes sans âge, sans attaches connues, hormis leurs connections professionnelles. Ils n’ont pas de mauvais jours, ne connaissent ni la fatigue, ni les peines financières, ni les malheurs sentimentaux.

Comme les artistes de Kabuki, qui prennent l’apparence d’un personnage, ils se peignent le visage jusqu’à en devenir méconnaissables. Les acteurs de Kabuki portent le Kumadori, un style de maquillage qui impose une personnalité à celui qui le porte, selon les motifs et couleurs choisies. De la même façon, les vêtements et le maquillage des musiciens sont un code qui détermine leur façon de jouer, le style de musique qu’on peut attendre d’eux. C’est une des raisons pour laquelle les musiciens changent de style vestimentaire plusieurs fois au cours de leur carrière, poussant parfois le vice jusqu’à se reconstruire graphiquement à chaque nouvel album.

Il existe une autre analogie de taille entre le Kabuki et le Visual Kei. Tous les membres qui font partie de cette scène sont des hommes. S’il existe quelques groupes de Visual Kei féminins (Danger Gang, Kokusyoku Sumire), ils sont considérés avec méfiance et ironie par les acteurs du milieu. Jouer du Visual Kei est une affaire d’homme ; écouter du Visual Kei est une affaire de femme, et si les exceptions existent, elles sont très marginales.

Kokusyoku Sumire en concert à Paris, by JRA

Kokusyoku Sumire en concert à Paris, by JRA

En revanche, dire comme on l’entend si souvent que le Visual Kei trouve ses racines dans le Kabuki revient à créditer les Visualistes d’une méditation artistique qui n’a pas eu lieu. De plus, peu de musiciens viennent d’un contexte social suffisamment intellectuel pour s’être penchés sur les origines et intérêts du Kabuki. Ils ont déjà du mal à connaître leur propre paysage musical ; il serait étonnant d’en voir prendre plaisir à assister à des représentations théâtrales traditionnelles. D’ailleurs, nous avons vu que le Visual Kei descendait du mouvement Punk, et non du Kabuki.

Si ces musiciens prennent autant de peine à se dissimuler sous un masque, c’est parce que le personnage qu’ils se créent les aide à gérer la scène, même si peu d’entre eux l’avouent. Ils peuvent ainsi répondre aux attentes de leur public avec plus de facilité.

Comme le Kumadori, les coupes et couleurs de cheveux des Visualistes sont le miroir de leur personnalité choisie. Quand ils s’éclaircissent les cheveux, modification souvent associée à une ondulation capillaire, ils se donnent une image de douceur, voire de sensualité. Le bassiste de Nightmare symbolise le beau gosse un peu timide. De l’autre côté du spectre, Kiyoharu, suivant l’intensité de sa blondeur, projette une sensualité quasi animale.

Atsushi Sakurai (Buck Tick)

Atsushi Sakurai (Buck Tick)

Les cheveux raides, très longs et non teints, sont souvent une attribut de chanteur. Asagi du groupe D, le chanteur de Sugar, ou même Atsushi Sakurai de Buck-Tick à une certaine époque, sont généralement des hommes plutôt grands, parfois même musclés. Malgré leur corps peu efféminé, ils ont des traits fins, ce qui fait d’eux des androgynes sensuels, alliant puissance et douceur. Ils sont d’autant plus troublants que la plupart du temps, ils ont une voix de basse.

Les cheveux très courts sont synonymes d’une personnalité de nain énervé, dont la meilleure représentation est Kyo de Dir En Grey. Ses émules ne se comptent pas : le chanteur de Chariot en est la copie conforme. Ils chantent doucement, mais peuvent aussi faire preuve de violence. Leurs hurlements sont les plus barbaresques du marché.

Cette prévisibilité des personnalités et attitudes scénique en fonction de leur esthétique a deux conséquences visibles. La première : elle rend les filles folles. Elles sont prêtes à suivre tous les concerts pour détecter chez l’idole de leur choix la moindre différence, le petit soupir qui leur permettra d’imaginer la véritable personnalité du musicien. Même si la plupart du temps elles sont contentes de ne pas sortir du consensus qui allie les musiciens à leur public : l’équivalent Visualiste du pacte littéraire.

En effet, musiciens et auditeurs semblent unis par une même foi ; les concerts ressemblent plus à une communion qu’à un spectacle. Les demoiselles n’ont aucune envie de voir leurs musiciens devenir de véritables humains. Cela reviendrait à briser le monde de rêve qu’ils se donnent tous tant de mal à créer.

La seconde conséquence à cette présomption de caractère : une structure aussi précise donne naissance à des créatures ni vraiment homme ni femme. Leur style vestimentaire sort de toute catégorie, et leurs exactions scénico-musicales sont parfaitement absurdes. Le plus connu de ces monstres de scène est probablement Miyavi, dont nous avons déjà parlé.

Comment se maquiller

Comment se maquiller

Il en existe d’autres, comme par exemple ce groupe maintenant défunt du nom de Beau. Les styles incongrus des membres du groupe trahissent leur musique déjantée, plus recherchée que beaucoup de groupes Visualistes. Le guitariste de Sugar, lui aussi, présente un style très particulier, qui se retrouve dans son jeu extrêmement fluide, et son comportement scénique à la limite de la folie. Pris de tressautements, ses yeux se révulsent au rythme des riffs lourds d’un passif jazz, funk et rock, à la fois sombre et mélodique.

Ces musiciens sont rares, et bien souvent plus effrayants que séduisants. Ils descendent sans en être nécessairement conscients d’une tradition burlesque qui se retrouve dans le sens de l’humour qu’aiment les japonais. A l’inverse des français, ils sont plus attirés par un comique de situation que par un bon jeu de mots. C’est la raison pour laquelle s’il est traditionnel de faire des blagues entre les chansons, dans les espaces réservés à cet effet dans la setlist, les saillies drolatiques des musiciens sont assez pauvres, même si le public en rit de bon cœur.

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