Hosts et Holiday

Jojo (The Skull Fuck Revolvers), by JRA

Jojo (The Skull Fuck Revolvers), by JRA

Premier soir au Pays du Soleil Levant. L’équipe arrive de nuit à Tokyo, depuis Nagoya. Je suis vierge du Japon, mon photographe et ma traductrice y sont déjà allés une fois. Après six heures de bus, quelques constatations d’insomniaques illuminés sur la verdeur organique des forêts, d’une beauté quasi-mystique, c’est le paysage nocturne de Shinjuku qui nous accueille. Frayeur pour nous qui n’avons jamais vécu les nuits tokyoïtes, bien différentes des nuits parisiennes.

La foule est étouffante, chaque magasin dégueule des gens et du bruit, les enseignes clignotent depuis nos pieds jusqu’aux cimes des buildings, la pollution graphique et sonore nous submerge un moment. Peu à peu, le choc s’estompe, et nous pouvons analyser notre entourage. Et très vite, des créatures nous sautent aux yeux, des êtres que jamais nous n’aurions vu dans les autres villes que nous avons visitées.

Ils ressemblent aux musiciens de Visual Kei, c’est pourquoi notre regard est attiré par eux. Ils sont hommes mais pas mâles, vêtus pour la plupart de costumes cintrés, noirs, moulants, de chaussures pointues dont le bout remonte exagérément, et leurs coiffures sont travaillées à la truelle. Un cyclone ne déferait pas l’ordre méticuleux des mèches.

Movie still From The Great Happiness Space

Movie still from The Great Happiness Space

Qui sont-ils ? On les appelle des Hosts, et ils constituent la faune indissociable des nuits de Shinjuku. « Je ne les vois même plus – je n’ai jamais fait attention à eux, » me confiera plus tard Yusei, un des traducteurs du livre. Seuls, ou par groupe de deux ou trois, ils errent dans les rues du quartier de Kabukichô, connu pour être spécialisé dans l’industrie du sexe. Les Hosts ne sont pas tout à fait des prostitués, pourtant. Ils appartiennent à un club, dans lequel ils tentent d’attirer leurs clientes. Car ce ne sont que des femmes qui les suivent, des femmes qu’ils vont pousser à dépenser des sommes astronomiques dans le club.

Parfois, ils ont des relations sexuelles avec ces femmes, mais leur but est plutôt d’en faire des habituées, et céder aux désirs des demoiselles serait contre productif, puisque cela « reviendrait à leur donner ce quelles veulent. » (The Great Happiness – Tale of an Osaka Love Thief) Une cliente entièrement satisfaite est une cliente perdue.

A cette faune étrange vient s’ajouter une autre population, celle-ci un peu plus âgée, habillée de façon moins circonspecte, et attachée à des téléphones portables. A chaque coin de rue, le regard fixant leurs poulains : en repérage pour les clubs féminins, ou les maquereaux des hosts. Le quartier est trop dangereux pour que nous posions des questions.

Jake Clennell a été fasciné par les Hosts, lors de son passage au Japon pour un film sur le baseball au lycée.Il en a tiré son excellent documentaire, The Great Happiness Space – Tale of an Osaka Love Thief.Une œuvre primée au festival International du film d’Edimbourg, en 2006. Sa vision complète et humaniste des Hosts donne des pistes pour mieux comprendre ce milieu, et savoir s’ils peuvent être rapprochés des Visualistes.

As-tu eu l’occasion d’assister à un concert de Visual Kei?

Oui, j’y suis allé par curiosité. J’ai trouvé ça très beau ; il y a une recherche sur les couleurs, les gestuelles des musiciens qu’on ne trouve pas chez nous.

On m’a dit que les Visualistes et les Hosts étaient les mêmes personnes – elles auraient juste pris une orientation professionnelle différente.

Il est vrai que la majorité des Hosts sont des jeunes gens issus de milieux modestes, qui n’ont pas fait beaucoup d’études. En revanche, une chose m’a frappée au Japon : le système éducatif est bien plus évolué qu’aux Etats-Unis – et j’imagine qu’en France aussi, bien que je ne connaisse pas bien votre système. En conséquence, ces jeunes qui n’ont pas eu l’occasion d’aller très loin dans leur éducation académique restent quand même très articulés. Ils le sont bien plus que ne le seraient des occidentaux dans la même situation. Le danger, quand on analyse le Japon, c’est de le regarder à travers un prisme d’occidental. Le système de références est différent là-bas. Il ne faut pas comparer avec l’Europe ou les Etats-Unis : le résultat est forcément absurde, puisque hors contexte.

Tu sembles t’intéresser beaucoup à la culture populaire japonaise. As-tu une idée de l’origine des gestuelles des jeunes filles lors des concerts de Visual ?

As-tu déjà vu un match de baseball? Le sport est très populaire au Japon, et s’inscrit dans la vie des lycées. Les gestuelles des cheerleaders pendant ces matchs est très proche des mouvements du public d’un concert de Visual Kei. Si tu avais vu un match de baseball, en fait, tu ne te poserais plus cette question. Et comme le baseball est au centre de la vie des lycéens… Quel âge a en moyenne le public de ces concerts ?

Je dirais entre 14 et 18 ans.

Ben voilà. Ne cherche pas plus loin. Elles reproduisent la gestuelle qu’elles pratiquent au lycée.

Dans le film, Issei, le charismatique Host au bagout digne d’un vendeur de voitures américain, dit une phrase qui pourrait très bien s’adapter aux relations des Visualistes à leur public : « Il ne faut pas casser leurs rêves. »

Holiday Shinjuku (新宿), 10 septembre 2008.La salle se situe à la lisière de Kabukichô, dans la partie obscure de Shinjuku entre plusieurs clubs de Hosts. Et l’entrée dans la salle porte la marque de son environnement. Racontant l’aventure à Hikari, le lendemain : « J’ai eu l’impression de me trouver… »

« Dans un club de Hosts, non ? » Si. La comparaison au niveau de l’esthétique masculine n’est plus à prouver. Au Holiday Shinjuku se dévoile une procédure très proche de celle des clubs de Hosts.

Apparemment, c’est là que débutent grand nombre de groupes de Visual Kei. Le niveau n’est pas toujours qualitatif ; la programmation est visiblement axée sur le quantitatif. Plus les jeunes hommes fringants qui s’exposent son nombreux, mieux c’est. Plus tard, quand ils auront acquis un véritable public, ils se produiront à l’Ikebukuro Cyber, ou au Shibuya O-WEST, O-EAST, etc. Ce qui est fascinant, c’est d’observer au tout début leur façon d’acquérir leur public.

Les groupes du Holiday n’ont pas enregistré, pour la plupart, mais l’intention n’est pas de produire de la musique, comme le montre sans honte la structure de la salle. De toute celle que nous avons visité, c’est là que nous avons été le plus mal accueillis. A l’arrivée, une tenancière aimable comme une porte de prison fournit les accréditations, qui garantissent que les journalistes ne paient pas pour faire leur travail. Erreur : on ne rigole pas avec l’argent au Holiday, et nous devons débourser pour avoir le droit de boire. Que nous ayons soif ou pas ne fait pas partie de l’équation.

A côté de l’entrée de la salle, un magasin de disques vend les productions du Holiday Shinjuku. Les fans les plus assidus n’ont plus qu’à tendre la main.

Dans la salle, nous retrouvons la disposition classique Visualiste. Scène relativement grande, public disposé en sages rangées, participation au concert par ces fameuses gestuelles. A cette occasion, nous en apprenons de nouvelles.

Au fond de la salle, où se situe l’espace réservé aux invités, musiciens, fans glorifiées (staff) et presse, on trouve des tables, qui créent la séparation entre ceux-qui-ont-un-pass et les gens normaux. Le côté légèrement kermesse prend toute son ampleur avec les goodies des groupes exposés sur ces stands. Derrière : la régie son et lumières. Devant, la scène, sur laquelle sautille une bonne douzaine de musiciens de groupes différents, si l’on en croit la disparité dans les tenues. Ils s’agitent et transpirent, mais leur activité principale ne découle pas de leur performance scénique.

En effet, à la fin de leur concert, souvent plutôt court, le véritable travail des musiciens commence. C’est un fascinant ballet à observer. Les garçons se dirigent vers leurs stands, qu’ils tiennent eux-mêmes la plupart du temps. Timidement, les demoiselles commencent à se diriger vers eux. L’approche est craintive mais résolue. Les garçons montrent alors l’étendue de leur plus grand talent : la promotion. Quelle que soit la chose qu’ils aient à vendre. Les polaroids pris à la va-vite dans les loges semblent être populaires, mais il est possible de se procurer des badges, des affiches officielles ou des singles, bien entendu, puisqu’au fond, il s’agit bien de musique ainsi commercialisée.

Si les demoiselles sont dupes, c’est parce qu’elles le veulent bien, en fin de compte. Certaines dégainent des billets avant même de se diriger vers les stands. Les musiciens sont tout à fait accessibles et ouverts au dialogue, pour peu que la proposition soit chiffrée. La relation des demoiselles avec leurs idoles passe par un vecteur financier, c’est un accord tacite qui ne choque que les Gaijinvenus observer la scène.

Pour être tout à fait honnête, nous ne sommes pas surpris. En effet, cette scène n’est qu’une adaptation de ce qui se répète à de nombreuses reprises pendant notre séjour. Des femmes se présentent à la fin des concerts avec un sac plein de courses (riz, lait, viande…) et les présentent à l’idole de leur choix. Qui l’accepte toujours, et remercie parfois.

En rétrospective, de toutes nos expériences, celle-ci est pourtant celle qui nous mettra le plus mal à l’aise. C’est là que commence la carrière des jeunes Visualistes, et pourtant le mot ‘prostitution’ flotte avec beaucoup de persistance dans nos esprits. Nous ne communiquons pas sur ce fait sur le moment, préférant éviter ce débat-là.

Le chanteur du groupe que nous devions interviewer vient nous chercher. Après ne pas l’avoir reconnu sans son maquillage, nous le suivons en backstage, non sans provoquer de haineux regards de la part des fans dont l’envie fait peine à voir.

Les coulisses d’une salle de Visual Kei font fortement penser à des loges de gogo danseuses. Mais en plus trash, et sans la moindre présence féminine. Assis par terre, dans les couloirs, des jeunes hommes semblent occupés à attendre. Ils sont maquillés et costumés pour certains, d’autres dans leurs tenues de ville. Le tout sur trois étages. Ambiance ghetto et dealers de bas-fonds de quartiers violents. Ou squat de junkies, au choix.

Notre groupe-cible partage sa loge avec de parfaits inconnus. Y règne une odeur étouffante de cigarette, couvrant celle du spray qu’ils administrent à leurs chevelures. Nous ne tenons pas à réaliser l’interview sur place : nous suggérons un café. A notre grand soulagement, le groupe accepte. Alors que nous sortons, des voix venues de tous les recoins des couloirs murmurent en notre direction « Otsukare-sama deshita ». L’expression est utilisée en Japonais afin de féliciter ou remercier d’un effort accompli.

A la tête de ce groupe, Jojo, le pirate. Mais qui est Jojo ?Au-delà de ses airs timides, Jojo est un excellent exemple-type de cette jeunesse artistes du Visual Kei. Son nom de scène : Captain Jack O Joeystar. De toute évidence, rien à voir avec notre rappeur aux dents d’or ; le nom est une référence au manga Jojo’s Bizarre Adventures.

Inutile de le nier, le Visual Kei et les Mangas ont un lien direct. Mais pas celui que les occidentaux choisissent de leur prêter. S’il semble amusant qu’un être humain choisisse de ressembler à un dessin, ne faut-il pas plutôt se demander si les dessins ne sont pas faits à partir d’une réalité ?

Se promener à Shinjuku donne l’impression de déambuler dans les pages d’un Manga. La plupart des jeunes hommes à la mode portent les cheveux longs, leurs coupes sont très stylisées et la recherche de leur tenue est extrême. Jojo pourrait s’y promener dans sa tenue de scène : personne ne lui accorderait de second regard. De la même façon, notre jeune Hanako (voir prochain chapitre) peut se dénuder autant qu’elle le souhaite : seuls les touristes se retournent sur son passage.

Mais revenons à Jojo : c’est lui le véritable héros de ce chapitre.

Jojo (The Skull Fuck Revolvers) au Shinjuku Holiday, by JRA

Jojo (The Skull Fuck Revolvers) au Shinjuku Holiday, by JRA

Aujourd’hui, The Skull Fuck Revolversn’est plus.Le groupe s’est séparé pendant l’écriture du livre, le 31 août 2008. Il n’y a pas vraiment de raison officielle à cette dissolution, si ce n’est que des discussions très sérieuses entre les membres du groupe ont conclu de cette manière. Mais au fond, les raisons importent peu.

En effet, la séparation d’un groupe est chose courante. Un regard appuyé sur les groupes de Visual Kei montrera que de toutes les formations ayant jamais existé, peu sont encore en activité. Certains membres ne referont jamais surface, tandis que d’autres reprendront leur place au sein de nouvelles formations, parfois sous un autre nom.

Cela mène d’ailleurs à la starification de certains individus. Repérés dans une formation, ils font leurs preuves dans une seconde, puis acquièrent le respect de leurs pairs dans un troisième.

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Jojo (The Skull Fuck Revolvers) au Shinjuku Holiday, by JRA

Jojo est un personnage haut en couleurs. A l’instar de tous les membres de son défunt groupe, il n’a pas de sourcils. Cela peut paraître surprenant au premier regard, mais trouve sa justification dans la Raison Esthétique. Pour appliquer le maquillage avec plus de facilité, il est fort pratique de ne pas avoir de sourcils. Ce fait rappelle quand même la scène mythique et dérangeante du film The Wall de Pink Floyd, où le héros rase ses sourcils dans un signe ostensible de folie.

Symptomatique de la jeune génération des Visualistes, Jojo s’aime. Il affiche en toutes circonstances une assurance goguenarde, persuadé d’être porteur d’un charisme insoutenable aux yeux de ses interlocuteurs. Parfois, pourtant, sous le musicien apparaît le jeune homme. A la ville comme à la scène il cache son manque d’assurance due à sa jeunesse, sous une gestuelle en fin de compte plutôt ridicule.

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