74 boîtes de curry

~ L’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie. ~

Raymond Queneau

King rehearsing by JRA

King en répétition by JRA

Le Rockmaykan serait la salle où a débuté X Japan. Peut-être n’est ce qu’un mythe ; il n’y a aucun moyen de vérifier s’il s’agit bien de la salle qui les a rendus célèbres. En tout cas, ils y ont établi résidence dans les années 80. Mais qu’importe : y jouer aujourd’hui donne au groupe chanceux un grand prestige. En conséquence, la moyenne d’âge est bien plus élevée qu’au Shinjuku Holiday, ce qui semble indiquer qu’ici, on joue dans la cour des grands. Il fait chaud et l’excitation est palpable ; elle est plus similaire à celle que l’on trouve dans les salles de concert françaises. Plus sale, plus bruyant, plus frénétique.

A peine entrée, je suis happée par un membre de King, jeune groupe énergique vêtu de combinaisons de plombiers rouges. C’est le groupe que j’aurai le plus grand nombre d’occasions de voir, et je m’en réjouis. Ils sont disposés, avec naïveté peut-être, à me laisser tout observer. Avant ou après les concerts, ils me laissent les suivre dans les loges d’une demi-douzaine de salles, fouiner à ma guise. C’est une occasion inespérée pour moi de prendre des notes mentales sur le comportement des musiciens en dehors de la scène.

Hideaki (King) au Takadanobaba Phase, by JRA

Hideaki (King) au Takadanobaba Phase, by JRA

Ils sont probablement sur leurs gardes : il m’est impossible de dissimuler mon ethnie, et tout le monde sait que je suis journaliste. Cela me donne un certain cachet auprès des groupes qui soit m’ignorent pour bien me montrer qu’ils ne sont pas impressionnés, tout en me jetant des coups d’œil furtifs, ou bien se jettent sur moi comme un drogué sur de la coke.

Je suis sans traducteur, et la plupart des musiciens ne parlent qu’un anglais très approximatif. Leur volonté de communiquer est immense pourtant : ils prêtent une oreille attentive à mon japonais bancal, et se mettent jusqu’à cinq autour d’un dictionnaire électronique pour trouver un mot dans la langue de Shakespeare afin de répondre à mes questions. Les situations burlesques s’enchaînent.

King est un groupe énergique, au rire communiquant. Normal : plusieurs membres viennent d’Osaka, région réputée pour ses humoristes. Ryo, le chanteur, me confiera quand même qu’il n’est pas si drôle que ça, qu’il s’agit de l’attitude qu’on attend de lui en raison de ses origines. J’ai du mal à le croire : tous les membres du groupe sont prompts à blaguer, assez détendus, et tout à fait disposés à me chahuter. Cela me change de l’attitude trop respectueuse des autres japonais.

Ils sont conscients de l’absurdité de leur registre musical, et ne se gênent pas pour m’en faire part. Le plus grand secret d’état concernant ce groupe est l’âge réel de ses membres. J’ai pu les apprendre après avoir été poussée à les deviner, et m’être parfaitement ridiculisée. Ayant promis de ne pas le révéler, je serai fidèle à ma parole, bien entendu.

Un des membres les plus amusants du groupe, peut-être à son insu, est le guitariste Yoshiyuki. Sur scène, il joue les jambes écartées, le corps plié en avant, oscillant violemment de la tête. Il est maquillé comme une voiture volée, porte plus de bijoux qu’une mère maquerelle, et a les yeux figés dans un émerveillement constant.

Le bling do Yoskiyuki (King) en balances à l'Ikebukuro Cyber, by JRA

Le bling de Yoskiyuki (King) en balances à l’Ikebukuro Cyber, by JRA

Il sourit de mes questions naïves et y répond avec bonne volonté. Il me laisse essayer ses bagues, s’amuse de ce que je m’étonne qu’il puisse faire preuve d’autant de dextérité malgré une ferraille aussi imposante. L’inconfort des musiciens est une chose courante sur une scène de Visual Kei. D’après ses dires, son collier fétiche – il porte quasiment le même que le chanteur d’un groupe ami – lui frappe le menton lorsqu’il bouge trop la tête. La souffrance devient une de nos conversations de base. Quand nous abordons le thème de l’entraînement, il m’explique qu’il s’écarte les doigts à l’aide de coins de table pour assouplir ses articulations. Essayez de le faire, c’est douloureux.

D’ailleurs, la plupart des tenues de Visualistes semblent incompatibles avec une aisance physique. Quand on ne se fait pas mal – je pense à ceux qui portent un corset, des talons ou des éléments de métal – il est quasiment impossible de se sentir bien dans une tenue de Visual Kei.

D’après Hikari, membre de Billy And The Sluts, qui connu son heure de gloire à la fin des années 80, « on s’habitue ». Mais au risque de détruire le mythe auprès des fans, je tiens néanmoins à préciser qu’ils ont été plusieurs à me confier que les tenues sont très désagréables à porter, notamment parce qu’elles tiennent incroyablement chaud. La plupart des musiciens cachent leur souffrance sous d’épaisses couches de maquillage – mais ils transpirent violemment. Imaginez-vous en train de sauter deux heures sous des spots couvert de plusieurs épaisseurs de cuir et vous aurez une idée du calvaire.

Après les concerts, Yoshiyuki revient souvent avec un sac gonflé de présents. Un soir, il remarque mon regard intéressé. Il me propose de regarder les cadeaux qu’il a eu ce soir-là. Car ce sac, c’est sa récompense, le petit butin habituel post-concert : si le groupe est populaire, aucun membre ne rentre chez lui les mains vides. Je cache à peine ma curiosité quand il ouvre le sac. Dedans, quatre boîtes de curry, un plat populaire au Japon.

Ryo (King) à l'Ikebukuro Cyber, by JRA

Ryo (King) à l’Ikebukuro Cyber, by JRA

Yoshiyuki explique : « Les fans savent que j’aime le curry. Alors on m’en apporte à chaque concert. Mais comme je ne sais pas cuisiner – et les fans le savent – c’est du curry tout fait ; je n’ai plus qu’à mettre de l’eau et réchauffer. Mais tu sais, chez moi, » il écarte les bras comme s’il allait s’envoler, « j’ai 74 boîtes de curry ! » Il faut le cuisinerun peu plus (pardonnez le mauvais jeu de mot) pour apprendre que le butin lui aussi fait partie d’un rituel. Deux ou trois admiratrices de Yoshiyuki, les mêmes à chaque concert, lui apportent ses cadeaux – chaque membre du groupe a ses quelques fans attitrés.

J’ai vu pire que des boîtes de curry. Certains musiciens obtiennent le sac de courses complet : provisions pour la semaine, lait, œufs, riz – s’ils ont un besoin, ils le nomment et les fans s’en occupent. Et la plupart du temps, les cadeaux sont de nature culinaire.

Peut-on parler d’obsession nippone pour la nourriture ? Au cours de notre voyage, nous avons été submergés de nourriture. Dans les émissions télé, dans les affiches publicitaires, partout. Certains observateurs parlent même d’ « obsession médiatique pour la nourriture ». La plupart des commerces ayant pignon sur rue sont des restaurants ou des Izakaya(consacrés à l’alcool, les Izakayaproposent aussi de nombreux plats).

Le fait d’offrir de la nourriture à un artiste, choquant pour un occidental, n’est pas considéré avec autant de méfiance au Japon. La nourriture se doit d’être bonne et joliment présentée. La cuisine est, comme dans beaucoup de civilisation, le domaine réservé de la femme. Peut-être ces femmes offrent-elles à leurs artistes leur savoir-faire, comme une marque ultime de respect. En tout cas, il est relativement courant au japon pour une jeune fille de cuisiner pour son petit ami. Comme le dit un slogan américain, le chemin le plus rapide vers le cœur d’un homme passe par son estomac.

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