La Corée est-elle un pays sexiste?

Maman était inquiète quand elle a su que j’allais en Corée du Sud. Pas tellement à cause des ramifications à habiter dans un pays encore officiellement en guerre. Concernant ce petit point de détail, elle m’a dit qu’en cas de guerre, ce ‘serait bon pour mon business’. Pas tellement gênée de potentielles explosions, morts et autres dégoutants démembrements, elle ne voulait surtout pas me voir subir un sexisme qu’elle imaginait partout.

Affiche du film “My Sassy Girl”.

A l’origine des inquiétudes de Madame ma mère, cette anecdote a fait le tour de la famille : une diplômée de grandes écoles (Harvard Business School il me semble) ne servirait qu’à apporter le café à son patron. On dit pourtant que le sexisme en Corée disparaît ; on affirme que le pays a démontré sa volonté de s’annoncer progressif en élisant une femme, Park Geun-Hye, à sa tête. Sauf que pour les coréens, cette femme n’en est pas une.

Un mot à ce sujet, une précision d’un collègue : un homme, pour être considéré comme partie intégrante de la société coréenne, doit un service militaire de deux ans au pays. Il peut légalement ne pas l’avoir fait, par exemple pour des raisons médicales – comme c’est d’ailleurs le cas de ce gentleman. En revanche, il n’a aucun espoir d’être élu président, car il n’aura pas vécu cette expérience unique aux hommes coréens. Il n’est donc en ce sens pas considéré comme un ‘Homme Coréen’. C’est au même titre que Park Geun-Hye n’est pas une femme coréenne.

Park est une machine de guerre, une princesse, ou la représentante sur terre de feu son père le dictateur. Elle est une femme ‘dysfonctionnelle’, essentiellement car elle n’a jamais eu la moindre expérience qui fait la féminité en Corée du Sud. Elle n’est pas mariée, elle n’a pas eu d’enfant, elle n’a jamais été considérée comme une femme à l’université, une femme dans le monde du travail, une femme qui prend le métro, etc. Ni les hommes ni les femmes ne la voient comme une femme.

La Corée du Sud est-elle donc un pays sexiste, malgré sa présidente?

La grand-mère de T, dans sa jeunesse, appartenait à une famille aisée du centre de Séoul dans le quartier de Jongro. Cette dame au tempérament d’acier, Ok-Sun, était une des deux seules filles du coin à avoir fini le collège (la guerre de Corée a forcé tout le monde à s’exiler encore plus au Sud, à Busan). Que de chemin parcouru en deux générations – maintenant presque toutes les filles vont à l’université.

Une jeune femme en Corée du Sud peut avoir des aspirations. Certes, son salaire ne sera toujours que 63% de celui d’un homme, mais il n’est pas rare de voir des femmes PDG, surtout dans les industries Hi Tech. Proportionnellement, en revanche, il est quand même plus difficile pour une femme d’être cadre qu’un homme (moins de 5% des cadres sont des femmes).

Les preuves d’une énorme différence sociale entre les hommes et femmes sont nombreuses et accablantes ; en voici quelques unes :

- La Corée est le dernier pays de l’OCDE pour l’emploiement des femmes diplômées (selon The Economist, c’est tout à l’avantage des entreprises étrangères qui peuvent profiter du talent des femmes coréennes)

- Les standards physiques auxquels les femmes sont supposées se trouver sont absurdes, à tel point que les coréens sont les plus minces de l’OCDE, et les femmes coréennes sont celles avec la plus mauvaise image de leur corps, et sont 20% à admettre avoir eu une intervention de chirurgie plastique entre 19 et 49 ans.

IU

- On s’attend des pop stars, vitrine des aspirations des jeunes femmes, à ce qu’elles n’aient pas de relations sexuelles. Le cas de IU (prononcer Ayu), qui a eu le malheur de twitter une image où elle apparaissait à côté d’un jeune homme, lui aussi pop-star, en est une bonne illustration. L’évènement n’a eu des retombées que pour sa carrière à elle.

- Il très mal vu de fumer en public quand on est une femme (ça ne m’empêche pas de me l’autoriser – mais il est plus facile pour moi d’ignorer les commentaires désobligeants des vieux messieurs bourrés)

Et puis nous retrouvons quelques délicates petites attentions touchantes d’imbécilité :

- Mon chef d’équipe qui, apprenant que j’allais me marier, s’est cru le devoir de me prévenir très sérieusement que “tous les hommes changent après le mariage”.

- L’oncle de mon partenaire, qui estime que comme je dois m’occuper de mon futur mari, je dois par extension servir tous les mâles de la famille, et qui ne s’est pas privé de me le dire.

- La journée de sensibilisation au harcèlement au travail dans mon entreprise, où nous avons appris que les femmes harcelaient les hommes (3 exemples) et que parfois les hommes avaient des propos déplacés (1 exemple). Les pauvres. Surtout quand ces méchantes femmes utilisent leur position hiérarchique supérieure (pas vraiment une réalité sociale). Les américains et moi avons bien rigolé.

D’où vient cette situation ?

Le confucianisme, base sociale si non culturelle qui détermine la plupart des interactions – surtout inter-générationelles – empêche la conversation franche entre les personnes perçues d’un niveau différent, hiérarchique, au sein d’une entreprise, d’une classe de lycée, d’une structure familiale. Rien ne pousse à l’honnêteté, et ce quel que soit le cas de figure, puisqu’il est de bon ton de ‘prendre sur soi’.

Il n’est pas rare de voir de jeunes coréennes de presque trente ans, cachant à leur parents qu’elles ont un petit ami, qu’elles fument et qu’elles boivent de l’alcool. Cet un schéma qui n’est pas exclusif aux familles religieuses. Voir ces jeunes femmes avoir un couvre-feu alors que leurs frères, considéré des hommes depuis qu’ils ont fait le service militaire, sont eux beaucoup plus libres, a quelque chose de triste.

L’éducation scolaire concernant le système de reproduction humain, le respect du partenaire lors des relations sexuelles, ou encore la protection et la contraception, sont ridicules. Les jeunes ne pouvant pas avoir de conversations ouvertes sur comment-ça-marche-la-tuyauterie, et à quoi ça ressemble un couple fonctionnel, vont utiliser deux sources pour se renseigner : Internet (c’est magique Internet) et les produits culturels.

Ce qu’on voit en essayant d’aller voir des sites de porno en Corée.

Le problème d’Internet en Corée, c’est qu’on n’y trouve pas de porno (en tout cas les classiques – PornHub, YouPorn, RedTube et autres – sont inaccessibles sans VPN). Et puis il est bon de noter qu’en 2006 les coréens étaient les numéros 2 mondiaux de consommateur de porno. Mais le problème du net coréen, qui mériterait une étude poussée, est aussi que tout un chacun y donne son avis et qu’il est difficile de faire confiance à l’information qui y est diffusée. Et surtout, ce n’est pas considéré par les parents comme approprié.

Voyons donc les produits culturels, et par exemple les ‘dramas’ véritable explosion internationale comme partie intégrante de la vague Hallyu (comprenant aussi la K-pop). C’est pour énormément de jeunes femmes – et leurs mères – le modèle idéal de la vie à laquelle on leur dit qu’elles rêvent. Dans un immense pourcentage de ces soap-operas, les personnages atteignent la fin du récit en se mariant, comme une ultime récompense et un but universel.

Un schéma apparaît dans la plupart de ces dramas, qui incarnent souvent une romance avec quatre personnages au milieu. L’héroïne est une jeune femme jolie comme un coeur, un peu niaise mais pure, qui elle travaille dur pour aider sa famille étrangement presque toujours dans le besoin. Elle rencontre un homme riche, beau, jeune et brillant – mais très odieux. Et je ne veux pas dire un peu égocentrique. Je veux dire atomiquement ignoble. Du genre à dire à une jeune femme “comment oses-tu te présenter devant moi avec des habits montrant à quel point tu es pauvre ?”

Elle tombe amoureuse de lui, bien entendu. Pourtant, ce jeune homme a un frère/cousin/best friend lui aussi très beau, quoiqu’un peu moins riche, qui se rend compte que cette jeune fille a un diamant à la place du coeur et tombe désespérément amoureux d’elle. Elle ne le verra jamais. Et le quatrième personnage est une très belle femme, plus sexy, plus à l’aise en société, mieux éduquée, et souvent riche, elle aussi. Elle aime notre héros odieux, et est prête à tout pour le garder. Elle est diabolisée par tous les moyens.

Tout ceci envoie deux messages aux jeunes coréennes, tous deux néfastes. Le premier est que la fille sexy et riche est presque forcément malfaisante et qu’il vaut mieux être maladroite et pas très éduquée (la belle-mère aussi est une sorcière, mais on ne peut pas dire que ce soit exclusivement coréen). Le second message est nettement plus dangereux: si l’homme est riche et beau, il peut être odieux, ce n’est pas grave, c’est simplement qu’il t’aime. En revanche, s’il est moins riche et moins beau, alors il peut t’aimer et te respecter de tout son coeur, ce n’en est pas moins un parasite.

Secret garden a marqué les spectateurs étrangers tant ce drama correspond à une image malsaine des relations homme/femme : “Pendant les 20 épisodes, le protagoniste mâle Joo-won insulte, méprise et dédaigne Ra-im à cause de son appartenance à une classe inférieure, et pourtant elle le tolère et est toujours à l’attendre quand à la fin de la série il décide qu’en fin de compte il l’aime.” De là à la femme battue, il n’y a qu’un pas. Et d’ailleurs plus de 50% des femmes interrogées rapportent être/avoir été battues.

Et puis, on se moque un peu de ce qu’elles veulent, les femmes, dans les drama – ce qui est gênant car ce sont essentiellement les femmes qui les regardent. Pour plus d’informations sur ce sujet, voici une liste des blogs s’inquiétant du machisme des dramas coréens. Et voici une série d’images très révélatrices.

Quelles en sont les conséquences ?

Et parfois, des femmes, qui vivent dans le vrai monde – hors du ‘paradis’ sucré des dramas – alors qu’elles sont soumises à une énorme pression familiale et sociale sans qu’on s’intéresse à leur individualité, pètent les plombs.

La femme de JS, une fois qu’elle avait trop bu, l’a attaqué avec un couteau de cuisine. Heureusement sans le blesser – mais c’était tout de même la seconde fois. Il l’a prévenue : si elle remet ça il la quitte, cette fois pour de bon. Mais il sait bien que ce sont des menaces dans le vide, puisqu’au fond, il l’aime, et que s’il l’abandonne, il aura échoué dans son rôle de mari, et qu’il devra abandonner sa petite fille, et que ça, ça lui est insupportable.

La situation est plus avancée encore du côté de la maman de JY, qui a frappé son mari d’une barre de fer en rentrant chez elle de l’hôpital où, entrée pour soigner sa dépression, elle est sortie avec un diagnostic de trouble de la personnalité borderline (TPB). Ses filles s’expatrient en ce moment même.

Ces cas peuvent paraître extrêmes, et il est vrai que de telles choses existent partout, mais c’est quasiment monnaie courante en Corée du Sud. Après les deux fêtes familiales les plus importantes de Corée du Sud, Chuseok et Seollal, les seules où tout le pays a trois jours de vacances, les sites de vente en ligne enregistrent leurs plus gros bénéfices. C’est de l’achat compulsif de femmes stressées par trois journées d’horreur.

Parmi les autres conséquences de ce genre de considération, on peut aussi lister la rigolote transformation des femmes coréennes qui perdent leur valeur de reproductrices après la ménopause, comme illustré ci-dessous dans une image qui a fait le tour du Web :

On peut aussi mentionner que les femmes ont pour la plus grande partie une image de sous-performantes dans le milieu du travail, qu’elles poussent leurs enfants à réussir ce qu’elles-mêmes n’ont pas réussi dans un exemple assez violent de vie par procuration, devenant par là des Tiger-moms. Une vie de sacrifice avec pour seul bénéfice celui d’être respecté et d’inspirer la peur chez leurs enfants. (Evidemment, ceci est une exagération).

Alors, la Corée du Sud, c’est l’Eden des hommes ?

A première vue, effectivement, mais la réalité est toute autre, et c’est là que le bât blesse – et je trouve qu’il est injuste.

Pour être parfaitement honnête, il faut quand même admettre que l’homme coréen est le parfait exemple de l’homme jetable, un concept expliqué en longueur, en anglais et de façon très intéressante ici :

 

L’homme jetable, c’est l’homme qui peut être remplacé par n’importe quel autre homme, et finalement dont le rôle n’est que de protéger sa famille et de s’assurer une descendance – afin d’avoir travaillé à la continuation de l’humanité. Mais cet homme est interchangeable, car comme il est dit dans la vidéo, un seul homme peut engrosser de très nombreuses femmes. Il faut donc que l’homme soit utile à la société en faisant, car le simple fait d’être n’est pas assez utile (contrairement aux femmes).

La Corée, en 1953, à la fin de la Guerre de Corée, c’était le tiers-monde (pour plus d’informations sur l’économie sud-coréennes, voyez ici et ici). Une des raisons pour laquelle le pays a connu une des croissances les plus impressionnantes jamais vues, c’est le sacrifice du bonheur individuel d’une génération entière. Plus de famille, plus de week ends, plus tellement d’éducation non plus : simplement un effort massif. Les hommes travaillaient le jour et la nuit, et les femmes procréaient et tenaient la maison.

Cette génération a maintenant entre soixante et quatre-vingt ans – et ce sont eux qui sont tout en haut de la pyramide sociale. Ce sont leurs idées que l’on écoute et respecte (car structure pyramidale) et ce sont eux qui gouvernent le pays par le biais des Chaebols, les conglomérats et du gouvernement.

Ils ont normalisé une attitude et des attentes envers les jeunes hommes coréens. Il est normal de faire des heures supplémentaires et la loi dit qu’elles devraient être payées – sauf que nombre de compagnies font signer un contrat de travail où l’employé s’engage à accepter n’être pas payé pour ces dernières (petite note rigolote, je me suis aussi engagée à ne pas demander ma journée mensuelle de congé prévue en cas de règles).

Image du Washington Post.

Certains employés rentrent rarement avant minuit du travail. D’ailleurs, les Coréens travaillent le plus grand nombre d’heures des pays de l’OCDE (et de façon ironique, sont aussi les moins productifs). Et quand la journée est terminée, il faut encore aller boire avec ses collègues et son patron. Sans compter les “Workshops”, qui peuvent durer jusqu’à plusieurs semaines, pour enseigner à l’employé que sa seule vraie famille, c’est son entreprise.

Leurs espoirs et désirs aussi, au-delà du noyau limité regroupant sa femme et ses enfants, n’a pas vraiment d’importances non plus. Ils restent sous la coupe de leurs parents qui ont tous les droits (incluant l’ordre donné à un ami par sa grand-mère de ne pas s’expatrier en Australie, car ‘on ne verrait pas grandir ton enfant’, une directive brillant par son égoïsme).

Comment oublier la plus grande des inégalités ? Les hommes coréens doivent passer deux ans au service militaire, un passage à l’armée qui mériterait qu’on écrive un livre dessus. Une fois le service militaire terminé, l’homme a deux ans de retard dans ses études sur les femmes (et donc des difficultés à trouver une partenaire) mais doit quand même trouver un bon travail.

Il faut accumuler l’argent au plus vite, parce qu’à trente ans, il faut posséder un logement, et une voiture. Puis il faut se marier. J’ai quand même entendu un jeune homme m’annoncer qu’il avait trente ans, et qu’il avait une voiture ; qu’il lui fallait donc bientôt se marier avec une coréenne. Quand je lui ai demandé s’il avait une petite amie, il m’a dit que non – mais ça n’avait pas l’air d’être nécessaire.

Une fois marié, la pression n’est pas finie puisqu’il faut financer un enfant et le faire. Puis il faut s’assurer que son enfant est le meilleur – fait les meilleures études. L’homme doit financer tout cela car la femme devant apporter amour et tendresse au charmant bambin, une seule personne apporte de l’argent à la famille. A l’instar de la femme coréenne, l’homme coréen vit une vie entière sous le signe des obligations afin de pouvoir être un membre honorable de la société qui l’exploite.

Comment tu le vis ?

A ma troisième année en Corée du Sud, je ne suis qu’une débutante. Cependant, il me semble assez évident que ces soucis ne me concernent que marginalement.

Tout d’abord, ayant reçu une éducation très différente, j’ai les armes pour me défendre. Je n’estime pas que quelqu’un mérite le respect simplement pour être né avant moi. Ma définition du respect aussi n’implique pas une absence totale de critique de la personne respectée. J’ai aussi de la chance – si le sexisme est présent autour de moi, je n’en suis jamais la victime de la part des membres importants de la famille de mon tendre et cher, qui m’offrent tous énormément d’affection et de respect.

J’ai aussi un pouvoir magique en Corée, qui rend la vie plus difficile parfois, mais en général qui m’ouvre des portes : on appelle ça la Foreigner card. Comme Park Geun-Hye, et pour les mêmes raisons qu’elle, je ne suis pas une femme pour la plupart des coréens. Je ne partage pas l’expérience de vie des femmes coréennes. Grâce à ça, je peux faire valoir des compétences plus importantes qu’une paire de seins.

Et si d’aventure quelqu’un dépasse les bornes avec moi, je peux toujours affecter de ne pas le comprendre et l’ignorer dédaigneusement.

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Une bonne partie des articles référencés ici viennent du très intéressant blog The Grand Narrative, de James Turbull, dont je recommande vivement la fascinante lecture.

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